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Plus qu’un mal local, une dérive globale

Telle qu'elle se déploie massivement à l'échelle mondiale aujourd'hui, la prostitution des femmes africaines doit être appréhendée comme un profond mal de civilisation. Elle constitue une pathologie où se manifestent non seulement l'effondrement des valeurs qui ont structuré la culture des peuples d'Afrique depuis des siècles, mais surtout l'incapacité actuelle du continent à desserrer l'étau d'une modernité humiliante et déshumanisante.
 
Rév. Dr. Kä Mana

Si on creuse à fond la manière dont les peuples d'Afrique ont articulé leur philosophie de l'être féminin, l'idée de la réduction d'une femme à l'état d'un simple objet de marchandage érotique à large échelle et d'institutionnalisation d'un tel marchandage à la dimension de toute une société et de ses rouages économiques ne semble pas avoir été un ressort essentiel de notre vision africaine du monde. Depuis les temps les plus reculés de l'antique Egypte pharaonique jusqu'à l'ère des grandes organisations politiques que furent nos royautés et nos empires précoloniaux, la prostitution massive des femmes à des buts d'exploitation sexuelle ne fait pas partie de l'ordre établi ni des réalités considérées comme faits avérés de culture. L'anthropologie du mariage, la vitalité sociale de l'idée de la femme comme mère, comme épouse ou comme soeur, la force des sublimités amoureuses et l'incandescence d'érotisme entre l'homme et la femme, rien n'a été forgé dans le sillon d'une exploitation économique et financière des êtres. L'érotisme sacral des temples égyptiens, l'art inouï des amours polygamiques ou polyandriques au sein des cours royales, la gestion des pulsions libidinales au sein des villages et des clans, tout a été modulé au cours de l'histoire par des principes initiatiques où se sont mêlées intimement la convocation des puissances spirituelles invisibles, la centralité des fonctions fécondatrices et reproductrices de la sexualité, la régulation des tumultes du coeur par des règles sociales ritualisées et la nécessité d'inscrire l'art d'aimer dans le pouvoir de garantir à la femme la dignité de mère, d'épouse ou de soeur, selon des translations éthiques qui sont, à ma connaissance, parmi les plus respectueuses du corps de la femme parmi les civilisations humaines. Dans une telle vision du monde, les avantages économiques et financiers contribuaient à solidifier des statuts sociaux établis et à élever à un certain niveau de considération des femmes dont le rayonnement social devait symboliser un certain degré de dignité sociale. Il n'était pas du tout question de transaction commerciale ni d'un marché des vagins pour le plaisir libidinal des mâles et des danses phalliques de leurs perversités.

Anthropologie de dignité

Dans l'idée que chaque femme pouvait avoir d'elle-même, la perspective de se vendre aux hommes et de vivre d'un tel commerce s'inscrivait dans les marges honteuses de la société. La valorisation du mariage jouissait d'un tel éclat qu'il était préférable de bénéficier du statut de femme mariée dans un foyer polygamique que d'être seule, livrée aux lubies des hommes et condamnée à une prostitution déshonorante et déshumanisante. Dans certains systèmes sociaux africains de gestion de la libido humaine, les femmes qui vivaient seules le faisaient selon un ordre précis d'un rituel social établi : les dernières filles de la famille, par exemple, restaient célibataires dans certaines tribus, pour donner des enfants à leurs familles et maintenir ainsi des équilibres démographiques essentiels, dont les sages de la communauté avaient le secret. Ces femmes seules n'étaient donc pas des prostituées au sens actuel du terme. Elles n'étaient pas sexuellement utilisées à des fins commerciales, pour le plaisir d'une clientèle habituée à jouir régulièrement de leurs charmes plantureux. Pour les femmes seules, qui n'entraient pas dans la catégorie de celles destinées par la famille à assurer la force démographique communautaire, le statut social était plus celle d'une femme que l'on peut qualifier de " libre ", érotiquement parlant, que celle d'une prostituée, au sens commercial du terme. Dans des cas de prostitution avérée, l'image de la femme réduite à un tel état était tellement négative qu'une telle femme était considérée comme la lie de la famille, la honte du clan. C'est dire qu'une anthropologie éthique de dignité, de respect de soi et d'engagement social structurait l'idée que la femme avait d'elle-même, de son rôle, de ses fonctions, de son statut et de son épanouissement dans la société. Du côté de l'homme, la même anthropologie structurait son regard sur la femme : celle-ci, comme mère, comme soeur, comme épouse ou comme partenaire d'amour, n'était pas dégradée au rôle d'objet monnayable. L'amour, l'érotisme, la passion, les pulsions libidinales, tout se rythmait dans des principes de culture et des normes de civilisation qui permettaient à la société de conserver une substance d'humanité profonde. On peut accuser la culture africaine et ses civilisations de tous les maux de machisme, de phallocratisme, d'andro-centrisme, de laxisme face aux mariages précoces, comme il est de coutume de le faire maintenant, mais on ne peut pas l'accuser d'avoir réduit la femme à un objet monnayable à grande échelle, ni de l'avoir déshumanisée et dévalorisée à des fins d'exploitation sexuelle. C'est dire que le système actuel de la prostitution internationale massive des femmes africaines, ce système d'exode des vagins, de leur marchandisation dans le proxénétisme mondial et de leur profanation à travers les perversités sexuelles les plus abominables, au nom du profit et de l'argent, n'a rien à voir avec l'Afrique dans sa culture et dans sa vision du monde. Il s'agit non seulement d'une trahison de cette culture et de ses principes de civilisation, mais de l'anéantissement pur et simple de l'humanité africaine, ou de l'humanité tout court. Lutter contre le système mondial actuel de prostitution internationale des femmes d'Afrique, ce n'est donc pas un simple combat pour les droits des femmes au sens habituel du terme, c'est une bataille pour la revalorisation, la redynamisation et l'affirmation de l'humanité africaine comme socle d'une nouvelle civilisation mondiale. C'est une bataille contre l'ensemble des dynamiques d'anti-valeurs imposées par une modernité déshumanisante dont la prostitution des femmes n'est qu'une des tragiques dimensions. C'est une lutte pour la reconquête de l'humain par l'Homme, ici et maintenant.

La prostitution, une interpellation de fond

Si les femmes africaines sont aujourd'hui victimes ou agents d'une prostitution massive à l'échelle mondiale, cela est le signe que notre culture et nos civilisations d'Afrique ont subi une mutation pathologique qui nous a littéralement anéantis dans notre humanité. Cette mutation est due sans doute à l'inscription calamiteuse de nos pays dans l'ordre économique mondial depuis l'aube des temps modernes. Cet ordre a un impact négatif sur nos systèmes de désirs. Ceux-ci sont tellement aliénés, tellement extravertis qu'ils ne trouvent leur accomplissement que dans le mode de vie moderne fondé sur l'accumulation des biens matériels. Pour accumuler ces biens et nous inscrire dans la logique d'enrichissement, l'Afrique est prête à tout, jusqu'à vendre son propre être. Nos prostituées à l'échelle mondiale sont la manifestation de ce nouvel état d'esprit, de ce nouveau choix de l'être. Je parle du choix pour mettre en lumière le fait que les femmes africaines victimes du proxénétisme international ne sont pas seulement la manifestation d'un certain désarroi individuel contre lequel il faut lutter à travers une bataille interne à l'Afrique face à la misère et à la pauvreté qui gangrènent nos pays, mais surtout des miroirs d'une orientation globale de nos systèmes de désirs. L'orientation qui nous a coupés des valeurs de notre culture au profit des anti-valeurs d'une modernité déshumanisante, qui est maintenant le foyer de nos désirs les plus profonds. Cette modernité a pour centre l'argent, le profit, la volonté d'enrichissement égoïste et le désir d'ostentation qui tuent le sens des liens sociaux de profondeur et provoque de tragiques précarités, de gigantesques fragilités et d'immenses exclusions sociales. A force d'avoir inscrit les systèmes de nos désirs dans une telle dynamique, nous avons donné à la prostitution un terreau favorable et fertile. Elle s'y développe maintenant et pousse les Africaines à un exode des vagins sans précédent vers l'Occident. Le problème de cet exode, c'est de manifester aujourd'hui le système de représentation de nousmêmes dans lesquels nous nous mouvons : le système d'un continent qui semble avoir baissé les bras face aux affres de la mondialisation actuelle, qui s'enferme dans un pessimisme et un défaitisme tels qu'il subit son destin plus qu'il ne construit sa destinée. A partir du moment où nous nous représentons nous-mêmes comme des vaincus de l'histoire contemporaine, nos enfants ne peuvent que regarder vers l'Outre-mer comme Eldorado, vers l'Europe et l'Amérique, où ils seront réduits, ou se réduiront euxmêmes, au statut de marchandise sexuelle, comme le font beaucoup de femmes africaines dans les réseaux du proxénétisme international. A ce niveau aussi, il convient d'affirmer haut et fort que l'idée misérabiliste que l'Afrique a d'elle-même est un terreau favorable pour l'exode des vagins vers l'Occident. Cela est d'autant plus vrai que cette idée nous empêche de nous doter chez nous de systèmes d'organisation économique et sociopolitique efficaces de création de richesses et de construction des images positives de nous-mêmes. Nous hypothéquons ainsi l'avenir dans une crise sociale permanente dont certains de nos pays en guerre ou en état de conflits et de tensions chroniques sont aujourd'hui des miroirs grossissants pour nos détresses et nos malheurs. Fuir un tel cadre tragique de vie devient une urgence pour beaucoup de jeunes. On comprend que beaucoup de femmes préfèrent la prostitution outre-mer à l'enfer sous les tropiques. Enfin, l'état de nos systèmes de désirs, de nos systèmes de représentation et de nos systèmes d'organisation nous met dans l'incapacité de nous doter des systèmes d'action pour casser l'étau du mal dont la prostitution des femmes est le symbole le plus criant aujourd'hui. Quand on voit à quel point nos pouvoirs publics sont impuissants devant l'exode des vagins et comment ils sont désemparés face à l'image de nos pays que ce phénomène met en lumière, on ne peut qu'y voir la manifestation de notre impuissance globale devant les enjeux cruciaux de notre destin. La prostitution devient ici une interpellation de fond sur les urgences globales de transformer notre continent en un monde de prospérité, de dignité, de créativité, de solidarité et de développement