Un vaste supermarché dédié
aux plaisirs de la chair est en train
de voir le jour à l'échelle planétaire.
Toutes ces mutations ne peuvent
que révolter la conscience morale
universelle dont le pape Benoît
XVI, l'un des plus farouches gardiens,
tire la sonnette d'alarme en
ces termes : " L'éros rabaissé simplement
au "sexe" devient une marchandise,
une simple " chose " que
l'on peut acheter et vendre ; plus
encore, l'homme devient une marchandise…
L'homme considère
maintenant le corps et la sexualité
comme la part seulement matérielle
de lui-même, qu'il utilise et
exploite de manière calculée "
(Deus Caritas, Libreria Editrice,
Vaticana, Rome, 2006)
Pour mesurer la profondeur
de la déchéance qui est la nôtre, il
importe de regarder la prostitution
dans ce qu'elle nous révèle en profondeur
:
- la logique de la domination libidinale
du mâle qui, dans son intempérance
phallique, est obsédé par la
soumission de la femme à la toute
puissance de son désir ;
- la vacuité d'une sexualité coupée
de la sève spirituelle et sans ouverture
à Dieu ;
- l'hypocrisie ambiante qui veut
que l'on condamne le jour, le commerce
de la chair et sacrifie à son
rituel la nuit, à l'abri des regards
indiscrets ;
- notre incapacité à construire des
relations d'amour saines dénuées
d'arrière-pensées mercantilistes et
de chosification de l'autre ;
- l'avilissement et l'étourdissement
de notre être et de notre corps dans
des pratiques extrêmes de zoophilie,
de scatologie et d'ondinisme ;
- la violence de l'ultralibéralisme
mondialisé qui entretient et développe
la fracture entre dominants et
dominés, exploiteurs et exploités,
riches et pauvres, forts et faibles,
au-delà de la fracture de premier
degré entre hommes et femmes.
Nos tares que la prostitution
nous dévoile, déroutent par l'enchevêtrement
et la complexité des
situations dans lesquelles elle s'origine
et/ou avec lesquelles elle est
en lien. Y faire face exige la prise
en compte de la multiplicité de ces
variables dont aucune n'est à négliger.
Dit autrement, la prostitution
comme phénomène global présente
et conjugue à la fois des aspects
physiques, psychologiques, politiques,
économiques et culturels.
Organiser la prise en charge psychologique
des victimes par exemple
sans leur assurer une survie
matérielle ni instituer des droits qui
garantissent de façon pérenne leur
réinsertion sociale, c'est créer les
conditions de la réémergence du
fléau.
En tant qu'elle se joue à
l'ombre de réseaux interlopes parfois
absous de toute responsabilité,
qu'elle est alimentée par des clients
que l'on tolère au contraire des
prostituées que l'on incrimine,
qu'elle prospère sur le terreau de
l'ignorance, de la pauvreté et d'une
culture patriarcale millénaire, la
prostitution doit par conséquent
être combattue avec des armes multiples,
sur des champs variés et par
l'ensemble des acteurs sociaux, aux
niveaux local, régional et international.
Si l'amour bidon a planté
son drapeau noir au coeur de nos
vies et les régente sans partage,
nous serions mal inspirés de capituler.
La lassitude n'est pas de mise.
Au-delà de la collaboration
entre le proxénète, la prostituée et
le client qu'il faut casser, et des
causes mécaniques de la "triangulaire"
de la prostitution qu'il faut
déraciner, nous devons nous atteler
à l'éducation du désir sexuel.
Eduquer le désir sexuel, c'est désarmer
tout regard qui n'est que concupiscence
; c'est tourner le dos à
toute soumission passive et inconditionnelle
à l'instinct ; c'est enfin
amener la conscience morale à
s'enraciner dans le corps. Tout un
programme, en somme, qu'il n'est
pas facile de mettre en oeuvre mais
qui est la condition de transformation
du désir sexuel en vecteur de
découverte et de respect du/de la
partenaire et un lieu d'expérimentation
et d'exaltation de l'amour
véritable.
Pasteur Jean-Blaise KENMOGNE