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" La prostitution existe parce qu'il y a un marché "
Difficile aujourd'hui de parler de la prostitution africaine en Europe sans évoquer le travail monumental d'une femme qui, depuis plus d'une quinzaine d'années et parfois au prix de sa vie, a consacré l'essentiel de son temps à la lutte contre ce fléau. Elle s'appelle Amely James Koh Bela. Elle est camerounaise et vit en France depuis 1985. La quarantaine largement dépassée, cette Dame au grand coeur a à son actif la création de l'Association Africa Prostitution aujourd'hui devenue Mayina, de nombreuses conférences autour du monde sur la traite des êtres humains à des fins d'exploitation sexuelle et 12 années d'enquête sur la prostitution des femmes africaines en Europe. Ce voyage au coeur de l'horreur lui a fait dire : " J'ai côtoyé l'insoutenable et le sordide. J'ai été heurtée dans ma sensibilité de femme et d'Africaine ".
 

Amely-James Koh Bela

Le fruit de toutes ces expériences, de cette bataille pour l'honneur et la dignité de la femme africaine, Amely James Koh Bela l'a capitalisé dans ses deux livres phares : le premier : La prostitution africaine en Occident. Vérités- Mensonges-Esclavages. Sexes, drogues et crimes, la face cachée de la prostitution des Africains en Europe. Le deuxième : Mon combat contre la prostitution dont elle dit qu'il est un outil, un outil qui va renforcer son travail dans ses campagnes de sensibilisation en Afrique et ailleurs.
C'est dire qu'au-delà de la militante il y a l'experte, celle qui ne pousse pas seulement un cri contre la prostitution, qui ne se livre pas à la diabolisation facile ni à la condamnation rapide des acteurs et auteurs du commerce de la chair humaine, mais celle qui explique, données à l'appui, le fléau de la prostitution de nos soeurs, de nos mères et de nos épouses en Europe. Il faut du talent, du courage et même de la témérité pour s'engager dans une telle guerre dont les enjeux sont multiples et importants. Dans sa vie de tous les jours, Amely James Koh Bela fait preuve de ces qualités-là. Toutes ses activités ainsi qu'on le percevra à travers cette interview sont motivées par le souci de contribuer à la construction d'un nouvel horizon d'espérance pour des millions de femmes et d'enfants à qui on a tout volé jusqu'à l'innocence, la jeunesse et l'humanité.


ECOVOX : La prostitution des Africaines en Occident est devenue une véritable épidémie sur laquelle il est urgent d'attirer l'attention des pouvoirs publics dans nos pays. Pouvez-vous nous dresser le tableau de ce phénomène dans son ampleur actuelle et nous dire selon quel processus il se développe ?

Amely James Koh Bela : La prostitution des Africaines en Europe peut être considérée comme le fléau du millénaire, et je pèse mes mots. Car la pratique clandestine dont elle a la spécialité nous cache la réalité. Découvrir cette réalité est chose très difficile, et la partager l'est tout autant faute d'images et de témoignages. Pour avoir une idée, aucun trottoir d'Europe n'est épargné par cette déferlante noire. En France, les lois de Monsieur Sarkozy ont " nettoyé " les rues mais ont accentué la " clandestinisation " de la prostitution. Il manque cruellement de chiffres précis même si le ministère de l'intérieur français a publié les chiffres de 7% de prostitution africaine en France en 2000 qui sont passés à 40% en 2005. Cela vous donne une idée de l'ampleur du phénomène.

ECOVOX : Si l'ampleur est telle que vous la présentez, quelles sont les racines, les causes et les origines de cette tragédie qui atteint l'Afrique dans sa dignité profonde ?

A.J.K.B : Les racines de la prostitution, il faut aller les chercher parfois dans notre histoire, dans notre rapport " à l'homme blanc ", dans le pouvoir que nous lui conférons uniquement par la couleur de sa peau. Ce complexe que nous affichons face à lui en privilégiant tout ce qui vient de lui au détriment de nos frères et soeurs. Une situation consolidée par les reliques de l'esclavage. Le blanc est une référence et tout ce qui vient de lui est bon. Les familles poussent les filles dans les lits des blancs car c'est une fierté d'avoir un gendre blanc. Nos langues dialectales sont toutes truffées d'expressions faisant l'apologie du blanc. Chez les Boulous, on est " beau comme un blanc ", " on est riche comme un blanc ", " on mange comme un blanc " et pour marquer sa différence " on est comme un blanc ", une référence à l'excellence. Inconsciemment, cette situation va agir dans le système éducatif car l'enseignement qui est transmis aux enfants sème en eux les graines qui vont favoriser des situations prostitutionnelles plus tard. La femme enceinte promet les fesses de son enfant si c'est une fille à un blanc. Cela veut dire que pendant toute l'enfance, la mère va transmettre cette idée de don au blanc. Si nous creusons encore plus loin dans nos traditions et coutumes, nous verrons des situations d'utilisation du corps des filles comme " monnaie " d'échange pour obtenir un bien. On retrouve ces tribus où les filles aînées n'étaient pas mariées mais livrées à plusieurs amants pour le bien de la famille. Chaque amant avait la charge d'une facture, de la nourriture, des vêtements, de la dot de différents frères. Les parents refusaient le mariage de ces filles dont le destin était de nourrir la famille par le sacrifice de leur corps. Les laisser partir était une perte pour eux. On retrouve d'ailleurs ce visage de la prostitution dans les nouvelles formes de la dot en Afrique. Les parents vendent leurs filles au plus offrant comme du bétail et ça ne semble plus choquer personne. Il y a une région au Nigeria qui perpétue cette tradition de fille aînée qui ne se marie jamais, et se voue à la prostitution pour la famille, ce qui est un grand honneur. Il y a aussi un Etat nigérian parmi les 36 qui fait l'apologie de la prostitution.

Il y a également les nouvelles causes, le chaos économique, les conflits, la pauvreté dans un continent aussi riche et la misère. A différencier de la pauvreté qui est un manque d'avoir tandis que la misère est un manque d'être. Je crois que cette dernière est la principale cause de l'explosion des trafics. La misère avilit, dévalorise l'être humain. Dans un état de misère, un homme ne pense plus qu'à manger à n'importe quel prix. L'honneur, le respect sont du chinois pour lui et il est prêt à faire n'importe quoi pour survivre. C'est dans cet esprit que l'être devient vulnérable, car son intégrité humaine est touchée, et les valeurs foutent le camp. Il n'est plus père protecteur, il ne transmet plus aucun enseignement, il n'est plus garant de rien, il va légitimer les actes les plus abominables et immoraux pour se justifier. Il vend ses enfants, commet l'inceste, prostitue ses enfants et même parfois sa femme, etc…
 
Amely Koh Bela lors de son passage au CIPCRE
N'oublions pas aussi l'absence des femmes dans les foyers car elles travaillent ou se débrouillent dehors. Résultat : les enfants abandonnés s'auto éduquent de façon anarchique parfois sur Internet, sans filet de sécurité. Il y a enfin la solidarité familiale qui n'existe plus. Le nombre d'enfants dans la rue qui ont une famille le démontre et le constat est amer : les familles ne s'entraident plus, c'est la loi de l'individualisme et de l'égoïsme. Tous ces enfants abandonnées dans la rue sont du pain béni et du miel pour les pédophiles et autres touristes sexuels. Maintenant que les familles savent que ces enfants sont un investissement qui rapporte gros, il ne faut plus s'étonner que nos pays soient les nouvelles destinations touristiques sexuelles les plus en vue en ce moment.

ECOVOX : Vous êtes engagée dans la lutte contre le commerce sexuel des Africaines dans beaucoup de pays occidentaux. Pouvez-vous nous dire en quoi consiste exactement votre lutte : ses objectifs, ses moyens, ses enjeux et ses résultats actuels ?

A.J.K.B : Mon combat aujourd'hui n'est plus seulement orienté contre la prostitution. J'ai dédié ma vie à la cause des femmes et des enfants. Les premiers portent et donnent la vie, et les deuxièmes sont la vie, le monde et la relève de demain. Ils sont le plus grand trésor des nations. Mon premier objectif est de changer l'image de la femme noire que je suis moi-même. Je suis aujourd'hui dans un combat identitaire. Dans ce côté du monde, nous avons la réputation de n'avoir rien dans la tête et tout dans le derrière. Je veux changer cette vision des choses. Il s'agit aussi de faire prendre conscience aux Africains que nous n'allons pas accuser l'Europe chaque fois que cela nous arrangera. Le trafic des Africains est tenu par des femmes africaines qui voyagent à travers le monde et ont pour marchandises des filles et des enfants qu'elles vendent sans scrupule et en toute impunité, car elles ont des complices haut placés dans chaque pays qui les couvre. Ce trafic est une honte et nous, Africains, nous pouvons le stopper. D'abord en collaboration avec les associations et ONG, mais aussi par le soutien des Etats qui doivent comprendre l'urgence d'agir pour protéger les filles et les enfants des trafics, l'urgence de faire des campagnes de sensibilisation pour prévenir des dangers consécutifs aux trafics, notamment ceux liés à la mauvaise utilisation de l'Internet dont on connaît à présent les dérives et les pièges. Je voudrais surtout créer un mouvement de solidarité autour de l'enfant africain pour le protéger et lui donner les moyens de grandir en sécurité loin des violences et abus faits par les membres des familles proches. Le plus grand moyen dont je dispose est ma détermination. J'ai vu des horreurs et je crois à la réussite de mon travail et j'irai jusqu'au bout. Jusqu'à présent, j'ai travaillé en collaboration avec d'autres associations, mais souvent le rendu n'est pas à la hauteur des efforts. Je m'efforce en ce moment de fédérer les forces et de trouver des fonds pour les campagnes car les décideurs sont insensibles à ce sujet pourtant urgent et grave. L'enjeu est de mettre, face au rouleau compresseur des associations du Nord qui écrasent tout sur leur passage, des associations du Sud compétentes et référencées qui soient leurs partenaires incontournables dans toutes les actions menées en Afrique. L'autre enjeu est que chacune des associations apporte son expertise au service de la cause pour des résultats plus efficaces. Partager nos méthodes, c'est un atout gagnant pour les campagnes de prévention et de sensibilisation. Au bout de plusieurs années, le message commence à circuler et des voix commencent à s'élever à travers le continent. Pour preuve, les artistes camerounais qui ont rejoint Mayina et qui chantent gracieusement sont légion : Ayissi le Duc, Nicole Mara, Douleur, Thesy, Paul Mbalombog, Vicky Edimo, etc. Je n'ai jamais autant été sollicitée par les pays comme le Libéria, la Côte d'Ivoire, le Gabon, les deux Congo, le Sénégal, le Bénin, le Togo, l'Angola, l'Afrique du sud… et le Cameroun où la sollicitation vient surtout des associations et ONG.

ECOVOX : Aujourd'hui, on se rend compte qu'à côté de la prostitution des femmes se développe également le commerce sexuel des hommes et des jeunes garçons dans des réseaux de plus en plus puissants. Comment voyez-vous ce phénomène et comment l'analysez-vous en profondeur ?


A.J.K.B : Quand on voit la rentabilité de la prostitution des filles et des enfants, il fallait s'attendre que les hommes s'y mettent aussi. Ici en Europe, la prostitution des hommes est très développée et segmentée. On a les transsexuels qui viennent d'Amérique du Sud, des hommes qui se transforment en femmes avec reconstitution d'organes génitaux féminins. Ils fonctionnent comme des femmes et ont des seins artificiels. Il y a les autres qui se font les seins mais gardent les attributs masculins. Nous avons des homosexuels qui ont un art particulier de vivre car ils ont des quartiers, des boutiques, des restaurants et des boîtes de nuit qui leur sont réservés. Ils ne se mélangent pas à n'importe qui. C'est un marché très lucratif, car ils ont des lignes de vêtements, des parfums, et même les Etats commencent à créer des lois pour eux.
 
Les Africains sont arrivés sur ce marché de façon fracassante en présentant le discount du sexe. Non seulement ils ne font aucune différence mais ils ont fait comme les filles : réviser les tarifs à la baisse pour appâter les clients. Ils se jettent sur tout : les hommes, les femmes, les animaux, sans différence et sans protection. Des pères de familles, des étudiants qui deviennent des prostitués homosexuels et zoophiles, qui par ce biais, peuvent subvenir aux besoins des parents qui ne se posent pas de questions sur la provenance subite et rapide de l'argent qui leur est envoyé. La prostitution des hommes est aujourd'hui un job à plein temps qui se fait par téléphone, par Internet, par annonce dans les journaux et, dans la communauté africaine, c'est le
premier moyen dont disposent les hommes qui s'y adonnent pour boucler les fins de mois et se donner l'illusion d'une vie de riches. Et ceux, même pour ceux qui sont en couple. Le plus grave et la nouveauté c'est le boom du trafic des mineurs sportifs africains qui sont délaissés à eux-mêmes et se prostituent pour répondre aux nombreuses sollicitations familiales. Un trafic qui touche particulièrement le Cameroun, la Côte d'Ivoire et les deux Congo dans le domaine du football, du tennis. Ces enfants sont pris dans les familles qui paient cher pour soit disant les inscrire dans des " prétendues " écoles de football en Europe. Les passeurs et les faux managers dévalisent les familles et les enfants sont rejetés sur les trottoirs d'Europe. Ce trafic prend tellement d'ampleur que des sportifs organisent des soirées pour sensibiliser l'opinion sur cette arnaque.

ECOVOX : Si la prostitution des femmes et des hommes d'Afrique en Occident se développe comme elle se fait aujourd'hui, c'est le signe qu'il existe un marché lucratif et organisé, pouvez-vous nous brosser le tableau de ce marché avec ses clients, ses vendeuses et ses mécanismes de mise en esclavage des êtres humains ?

A.J.K.B : S'il y a une chose à savoir, c'est que la prostitution existe parce qu'il y a un marché. Il existe des clients pour toutes les formes de prostitution qui existent, même celle des enfants. Les pays d'Europe de l'Ouest ont renforcé les mesures contre la pédophilie et on a en France des cyber gendarmes qui traquent 24/24h les pédophiles sur Internet. Si vous allez sur un site pédophile, vous êtes immédiatement repérés et vous êtes arrêtés chez vous dans les cinq minutes qui suivent. Il est plus facile de vendre ces enfants dans des pays comme la Pologne ou l'Autriche où les mesures sont perméables et où la vigilance n'est pas de force 10 comme en France. L'arrivée des africaines dans le marché de la prostitution de l'enfant est " récente " : 10 ans tout au plus. La forme clandestine qui est de prostituer l'enfant dans l'intimité de l'espace familial est celle à laquelle j'ai pu être confrontée. Une forme qui se développe avec pour devise " l'enfant comme alternative à la misère " ou " enfants contre papiers ". Des malades peuvent alors en toute tranquillité abuser des enfants sans rien risquer et vont même jusqu'à épouser les mères et reconnaître ces enfants. Ce qui permet à tous d'arborer de nouvelles identités. C'est un système de débrouille comme il en existe des milliers sauf que la marchandise, ce sont des enfants qui n'ont pas 10 ans. Ce trafic a d'ailleurs donné lieu à un autre trafic dans les ministères des pays d'origine de ces enfants car certains fonctionnaires se font de l'argent en facilitant l'obtention des papiers permettant la sortie de ces enfants de leurs pays d'origine. Il y a aussi Internet. Je travaille en ce moment sur une piste de vente d'enfants suite à une annonce parue sur Internet. L'affaire est confiée au parquet de la ville d'Epinal. Les premiers résultats révèlent que l'annonce vient du Cameroun. Ils indiquent même le prénom laissé par la femme. En Afrique, la pédophilie est aussi bien pratiquée par les Africains que par les Occidentaux : je prends le cas de l'association l'Avenir de l'Enfant du Sénégal qui nous donne le chiffre de 60% des pédophiles au Sénégal qui sont des Sénégalais. Au Cameroun, l'enquête co réalisée par vos services (par le CIPCRE, ndlr) a montré que 40% des jeunes filles entre 5 et 18 ans disent avoir été sexuellement exploitées soit à l'école soit en famille. A force de voir les films sur Internet, la curiosité, la perversité les poussent à " essayer " ces pratiques criminelles. Pour ce qui est de la prostitution des femmes, je renvoie au site de l'association www.mayina.info ou au mien pour avoir cette réponse. La question que vous posez est très large aujourd'hui : j'ai établi des cartes pour expliquer les trajectoires et les marchés.

ECOVOX : Quels liens établissezvous entre la chaîne de la prostitution externe des Africain(e)s en Europe et l'exercice du métier de prostitué(e) en Afrique même ?

A.J.K.B : Au départ aucun, ce sont deux mondes différents. La filière africaine ressemble aux filières de l'Est européen dans le racolage, la violence, le procédé, les intimidations. Comparées aux prostituées françaises, elles sont des femmes qui assurent faire une prostitution " aseptisée ". Toujours couvertes, elles choisissent leurs clients, et n'acceptent pas n'importe quoi. Elles se reposent, prennent des vacances et sont, pour certaines, des mères qui se revendiquent " des prostituées d'origine contrôlée ". Les Africaines, à côté, font pitié à voir parce que ne bénéficiant que de peu de liberté. Elles n'ont ni le choix du service, ni celui du moment et encore moins du client. Elles sont même parfois obligées d'accepter des clients qui augmentent le prix des passes pour ne pas utiliser les préservatifs se mettant ainsi en danger. Elles travaillent plusieurs heures d'affilée sans repos et pour couronner le tout, elles pratiquent les soldes toute l'année. Le seul point commun avec les filles prostituées françaises, par exemple, est que les macs de certaines filles commencent à s'alimenter chez les proxénètes africaines afin satisfaire les clients refusés par les françaises, ceux qu'on considère comme la racaille des clients. Ce sont ceux qui sont violents, sales et refusent de se couvrir : ceux-là sont réservés aux Africaines. Quant à la pratique de la prostitution en Afrique, elle est très archaïque si on la compare à sa soeur européenne. Les prix sont différents, les moyens aussi, et il y a tellement de clients dont la demande explose qu'on a la possibilité de devenir riche en Europe en se prostituant. Les formes de prostitution en Europe sont tellement variées que tout le monde trouve son compte et, pour les plus culottés, l'ascension est fulgurante et la chute aussi. Les nouvelles pratiques sont tellement bestiales (zoophilie), cruelles et dangereuses (fist fucking qui est l'introduction des membres, bouteilles, légumes et autres objets dangereux dans le canal vaginal ou anal des filles) qu'elles causent des perforations internes avec des hémorragies et des infections de toutes sortes, voire des déplacements d'organes. Quand les filles sortent de ces passes, elles ont certes un peu d'argent qui d'ailleurs appartient aux proxénètes mais elles sont en piteux état.

ECOVOX : Avez-vous le sentiment que l'Afrique pourrait se donner les moyens efficaces de juguler ce phénomène de prostitution, externe comme interne, dans l'état actuel des choses ?

A.J.K.B : L'Afrique a les moyens de stopper ce trafic mais les enjeux financiers énormes ont eu raison de tous. En France, le chiffre donné est de 3 500 000 000 d'euros par an, une estimation qui ne tient pas compte de transferts d'argent clandestins. La prostitution rapporte 10 000 000 000 d'euros par an à l'ensemble de l'Europe. Vous voyez que l'argent du sexe donne le vertige. L'argent de la prostitution a pollué les mentalités et, dans chaque sphère de l'Etat, il y a des brebis galeuses qui feront toujours les beaux jours des trafics. Il ne faudrait pas arriver au niveau de la Thaïlande où le produit du tourisme sexuel représente plus de 60 % des revenus de l'Etat. Tout est une question de volonté. Les ministères des femmes et des enfants et tous les autres concernés comme la jeunesse, en parlent comme si c'était un gâteau qu'on peut mettre au frais et attendre. Personne n'a compris la notion de l'urgence. Tout le monde s'en fout. On vous félicite, on vous promet des choses, des changements, des séances de travail qui n'arrivent jamais. L'Union Africaine fait la sourde oreille pendant que le continent est prostitué par tous. C'est un sujet qui ne figure même pas dans ses priorités. C'est moins important que l'armement, le pétrole, les diamants, le bois, le football, le sida, le paludisme, etc. Quand il y aura une véritable volonté politique d'agir, les résultats seront implacables. Nous avons des ressources comme nos sportifs, nos artistes, nos politiques, les acteurs de la vie civile, les chefs traditionnels, les leaders religieux, les guides spirituels, les associations des femmes. En mettant cette synergie en route, nous construirons une chaîne de solidarité autour de l'Afrique. Il y a de l'argent pour les campagnes à l'ONU, mais les Etats sont plus habilités à le décrocher que les ONG.

ECOVOX : Quel message pouvezvous adresser à la jeunesse africaine qui voit l'Europe comme un eldorado sans du tout s'interroger sur des phénomènes comme celui de la prostitution ?


A.J.K.B : Si l'Europe était un eldorado, on le saurait ; il faut leur dire que l'eldorado est sous leurs pieds. Il faut aussi leur dire que l'Afrique est le grenier de l'Europe. Migrer est un facteur de développement, mais pour cela il faut se préparer et rendre gagnante sa migration. Mais en choisissant la clandestinité, c'est déjà une dévalorisation d'eux-mêmes, car ils se constituent " esclaves volontaires " et misent leur avenir dans les poubelles de ce continent qui ne veut pas d'eux, même pas dans ses poubelles. Ils disposent de tout ce dont ils ont besoin pour se réaliser et réaliser leur rêve chez nous, chez eux. Le respect passe par l'image qu'on a de soi et les autres vous la renvoie. En vous présentant comme des misérables et des quémandeurs, les autres ne vous considèrent que comme cela. Je demande aux jeunes d'être fiers de leur continent, et seul le travail peut conduire à un épanouissement dans la vie. La vie facile et l'argent rapide sont de bien vilains amis, l'argent mal acquis ne profite jamais. Comment finissent ces personnes qui vivent de l'argent mal acquis ? Mort violente, emprisonnement, destruction du corps, temple du Seigneur. Je les invite à une vie plus saine et respectueuse des valeurs plus riches et le reste viendra. Il faut aussi leur dire qu'ils ont une responsabilité vis-à-vis de leurs pays. Une responsabilité d'engagement. Leurs pays ont besoin d'eux et les abandonner pour un statut d'esclave n'est pas chose reluisante. Je ne peux pas empêcher les gens de partir, mais il faut partir la tête haute et fière et non en longeant les murs et en les rasant. Les jeunes sont le futur de leur pays, ils sont la relève. Je leur demande de se battre pour changer les choses dans leurs pays au lieu de fuir. La responsabilité du changement leur incombe dans le respect de l'autorité et des autres et dans l'auto application des droits de l'homme qu'ils revendiquent haut et fort. Ce ne sont pas les étrangers qui vont relever l'Afrique, ce sont les dignes fils d'Afrique qui relèveront leur mère. Mais si tout le monde fuit en espérant que les autres le fassent, nous continuerons d'être des esclaves de tous en ce début du troisième millénaire. De toutes les manières, en choisissant de partir dans des pays qui ne veulent pas d'eux et dans des conditions clandestines, seuls les réseaux des trafiquants de toutes sortes les y attendent. Il faut savoir qu'il y a parfois la mort au bout et cela n'arrive pas qu'aux autres.