ON NE NAIT PAS PROSTITUE(E), ON LE DEVIENT
La prostitution, réalité sociale, est généralement définie comme étant une activité portant sur le commerce charnel.
Elle se rapporte à l'accomplissement d'un acte sexuel avec autrui, en échange de quelque chose, en l'occurrence
de l'argent. Se prostituer revient donc à " vendre " ses charmes, son corps au plus offrant ; " c'est se laisser corrompre
et se déshonorer par intérêt " (Encarta, 2008). Dans ces conditions, est-on prédisposé(e) à la prostitution
ou bien y est-on poussé(e) sous l'effet des contraintes extérieures ? |
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Juliette Manto Jonte, Psychosociologue |
En 1954, Madeleine Mead écrivait
déjà : "on ne naît pas
femme, on le devient ". De même, on ne
naît pas prostitué(e), on le devient et ce,
bon gré, mal gré la (future) personne
qui la subit (ou la subira), qui en est (ou
en sera) victime. En effet, on ne choisit
pas de se prostituer. Et parce que le
corps humain est inaliénable, ne peut
être acheté, ni loué,
Comment devient-on prostitué(e) ?
Un nombre important de
femmes sont prostituées contre leur gré
; elles y sont poussées et maintenues de
force par un ami, un parent ou par des
réseaux. De telles personnes ont un
nom qui leur est commun : ce sont des
proxénètes. Quant à celles qui "choisissent
", ou mieux, qui se résignent à se
prostituer, ce n'est pas le fruit du hasard
; leur environnement autant que leur
éducation les y ont conduites. Par
exemple, on peut constater que la
majeure partie des femmes réduites à se
prostituer, sont celles appartenant en
général à des classes sociales défavorisées.
Par ailleurs, la majeure partie de
personnes prostituées ont été victimes
des abus sexuels dans l'enfance. Aussi
peut-on comprendre pourquoi la prostitution
ne peut s'appréhender autrement
que comme une forme de violence. En
ce sens, elle constitue non seulement
une des expressions les plus brutales de
la domination masculine, mais aussi
une des manifestations les plus
extrêmes des rapports économiques et
sociaux. Notre société étant essentiellement
mercantile, les exigences du marché
du travail en termes de compétences,
de revenus réguliers ne sont pas
l'apanage d'une certaine fraction de la
population, particulièrement féminine,
dont la caractéristique majeure est le
fait d'être économiquement et culturellement
démunie.
Mais, au même moment, on
pourrait se demander pourquoi tous
ceux et celles qui sont d'origine pauvre
ne "deviennent" pas des personnes
prostituées. La différence réside au
niveau des valeurs défendues par chacun,
et, ces valeurs se transmettent de
père en fils, et/ou de mère en fille. En
effet, à l'arrivée du jeune enfant dans
une famille, il trouve une organisation
particulière en place, à laquelle il devra
s'adapter et s'identifier pour être
reconnu comme étant membre du
groupe à part entière. Autrement dit,
l'identité du jeune est une résultante,
une synthèse s'articulant du psychologique
et du social, puisque naissant des
interactions complexes entre celui-ci,
ses pairs, ses parents, les autres et la
société. L'identité se saisit comme une
construction représentative de soi dans
son rapport à l'autre et à la société.
C'est donc la conscience sociale qu'une
personne a d'elle-même, mais dans la
mesure où sa relation aux autres
confère à sa propre existence des qualités
particulières. En d'autres termes,
dans son rapport au monde, une personne
se définit par rapport à la
manière dont elle perçoit les autres, et
par rapport à la façon dont les autres la
perçoivent. Dans toute situation, chacun
agit toujours sur les autres et subit
en retour leur influence. Aussi, toute
identité requiert-elle l'existence d'un
autre dans une relation grâce à laquelle
s'actualise l'identité du choix : " une
femme ne peut être mère si elle n'a pas
d'enfant. Il lui faut un enfant qui lui
confère son identité de mère. Un
homme a besoin d'une épouse pour être
un mari. Un amant sans maîtresse n'est
qu'un prétendu amant ". De même, une
prostituée sans clients, n'est qu'une
pseudo-prostituée. L'identité, à l'instar
de celle de prostitué(e), comporte des
aspects essentiels afférents à la personnalité
tels : la confiance en soi, le caractère
stable des éléments individuels ;
l'intégration du Moi ; l'adhésion aux
valeurs d'un groupe et à son identité.
Prenons le cas de deux personnes
investies dans un environnement stressant
: suivant leur niveau de confiance
en elles-mêmes, leur image de soi,
leurs valeurs et leur discipline personnelle,
l'une des deux personnes peut
trouver en la prostitution la seule issue
; pendant ce temps, l'autre pourrait s'y
refuser farouchement et mettre sur pied
une stratégie reposant sur un
travail/emploi lui permettant de gagner
honnêtement sa vie. Toutefois, ces
caractéristiques ne sont pas de données
stables car, elles se modifient en fonction
des changements vécus par la personne.
Une personne n'a donc pas une
seule, mais de nombreuses identités qui
varient au cours de sa vie.
Une personne peut être prostituée
parce que calquant son comportement
sur celui de l'un des modèles les
plus présents autour d'elle qui ont marqué
son processus de socialisation ou
tout simplement durant sa
croissance/développement, et ce dans
le but de nourrir son besoin d'approbation,
soit se faire accepter dans le
groupe ; et plus tard, en rencontrant
d'autres personnes/modèles dans de
situations de vie différentes, et pour
une certaine durée, elle pourrait
décider de se détourner
définitivement de la prostitution, toujours
dans le but de répondre à un
besoin quelconque. Une personne peut
également s'adonner à la prostitution
dans le but de construire ou d'entretenir
une certaine réputation, de faire plaisir
à celui/celle/ceux pour qui elle éprouve
de l'affection, ou pour être accepté dans
un groupe auquel elle aura choisi d'appartenir.
De nombreuses personnes
prostituées, le deviennent à la suite des
manipulations de l'être cher, de celui
qu'elles aiment. Sous le couvert de
l'amour, et grâce de nombreux "
cadeaux ", des " amants ", des " fiancés
" des " petits amis " parviennent
très souvent à prendre des jeunes filles,
et parfois moins jeunes, au piège de la
prostitution. Dans le même ordre
d'idées, une personne peut avoir reçu
une éducation à forte connotation religieuse
ou intégrant des valeurs qui
condamnent le monnayage des
échanges affectifs et des services/activités
y afférents, s'y conformer, et
devenir par la suite prostituée parce
vivant dans un milieu où c'est une pratique
courante, ou parce que spécialement
encouragée par un tiers qui lui est
proche.
Contraintes
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Les contraintes auxquelles
sont souvent soumises les
personnes prostituées sont
diverses. Elles peuvent être
économiques, affectives et
physiques. Le plus souvent
issues de milieux
sociaux économiquement
défavorisés, les personnes
"happées" par le phénomène
de la prostitution s'y
laissent entraîner dans le
but de " réparer " une
injustice économique ou
de contourner une frustration
sociale. Le message
contenu dans l'e-mail
envoyé par une jeune
fille africaine à RFI 1, en
réponse à une interview 2
stigmatisant la prostitution
(dont la scatologie3),
est suffisamment éclairant à
ce sujet : " oui je mange de la
merde et je bois même des urines.
L'odeur dérange mais après on s'en
fout. Je mangerais autant de merde que
je peux mais si vous pouviez voir les
yeux de ma mère quand je lui envoie de
l'argent, … ". A ce propos, que ces personnes
aient été abusées par de fausses
promesses d'emploi ou qu'elles aient
été conscientes de quitter leur pays
pour se prostituer, toutes ont un objectif
en commun ; elles recherchent dans
chaque cas un avenir meilleur, loin de
leur pays d'origine où elles n'ont
jusque-là connu que misère et déconvenues.
De fait, la prostitution se présente
comme étant l'un des rares moyens
d'accès, plus ou moins rapide, à un
niveau de vie auquel une origine
sociale modeste et |
un faible niveau de
compétences professionnelles et/ou la
paresse ne permettent d'arriver. C'est
par exemple le cas d'un jeune homme
camerounais, arrivé de son village pour
rejoindre oncle ; lequel aurait failli à sa
promesse de lui faire faire des études.
A la suite de quoi, se retrouvant à la
rue, il se résignera à se prostituer : "
[…] Il faut bien que je gagne ma vie.
Au début j'ai eu peur de sortir avec un
homme qui proposait de me payer si je
satisfaisais ses envies sexuelles, mais
pour ce soir-là seulement, il m'a donné
dix mille francs. J'ai cru que je rêvais
et il m'a expliqué qu'il y avait d'autres,
comme lui, qui étaient intéressés par la
" marchandise ". […] je gagne bien ma
vie aujourd'hui, mais je continue à
danser ici pour maintenir mon réseau
et rencontrer de nouveaux clients […]
je prends dix minutes de fouet à Fcfa
50 000. Mes tarifs ont considérablement
augmenté et dans le milieu, je suis
connu pour accepter toutes les fantaisies,
tant qu'on paie ". S'il est difficile,
voire douloureux de se soumettre à
l'idée de la prostitution et accepter de
ce fait de mettre sa dignité entre parenthèses
et de devenir l'objet de stigmates,
certaines personnes prostituées
s'y complaisent malgré tout, n'envisageant
aucune issue, car elles sont
conscientes d'une réalité : l'accès au
monde du travail est limité et, au cas où
elles trouveraient un emploi " normal "
ou " respectable ", celui-ci ne leur permettrait
assurément pas de maintenir le
même niveau de revenus. Ainsi, l'on a
souvent assisté à des cas de figure où,
après avoir " décroché " ou décidé de
quitter le trottoir, les intéressé(es) au
bout d'un certain temps, décidaient d'y
revenir à cause de leurs difficultés à
trouver un emploi avec un salaire satisfaisant.
Une ex-secrétaire de direction
devenue prostituée a pu, dans cette
perspective, expliquer les motifs de son
choix par ce qu'elle gagnait en un soir
la même somme (300€), qu'elle recevait
au bout d'un mois, après moult
efforts.
Devenir prostitué(e) correspond
donc à un parcours destinant le
sujet concerné à déployer un certain
nombre de compétences dans un
domaine précis. Ce n'est donc pas une
donnée toute faite, elle se construit progressivement
au travers de l'identité
sociale, essentiellement au cours de
l'enfance, comme l'ont montré les travaux
de Freud, de Piaget, de Mead.
Dans cette perspective, grâce à Freud et
à la psychologie de l'enfant, on a pu
mettre en évidence la valeur essentielle
des premiers modèles, en l'occurrence
les parents ou leurs substituts, dans la
formation de la personnalité d'un individu.
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