Rev. Dr Kä MANA |
A l'Homme et à la femme qu'il a créés, Dieu donne la terre pour que les humains la gardent et la cultivent, pour qu'ils
y habitent et s'y épanouissent. Que veut dire exactement cette exigence d'habiter la terre et de la garder ? Qu'est-ce
qui se cache derrière l'impératif de cultiver l'aire terrestre au coeur de l'univers insondable et d'y vivre comme dans un
espace d'humanité confié à toutes les générations d'hommes et de femmes dans l'Histoire ?
Ce qui frappe le plus dans le
mythe biblique des origines,
c'est la manière dont il
situe l'Homme dans le monde et définit
sa destinée. Le monde n'est pas
un simple don de Dieu à l'humanité.
Il est une construction permanente
de l'Homme lui-même dans sa relation
avec Dieu. Beaucoup de lecteurs
attentifs de la Bible ont déjà remarqué
cette vérité essentielle : c'est en
tant qu'il est créateur que l'Homme
est image de Dieu dans la Bible ;
c'est dans la force créatrice qu'il
affirme sa ressemblance avec Dieu et
devient ainsi l'Homme créé par l'esprit
de Dieu. Le mythe biblique de la
création du monde définit la ressemblance
de l'Homme avec Dieu en termes
de vocation créatrice pour l'être
humain : ce par quoi, en quoi et pour
quoi cet être s'épanouira dans son
humanité même.
Le Jardin d'Eden dans lequel
Dieu place l'homme et la femme au
commencement est donné à l'espèce
humaine pour une condition d'existence
et une situation de vie que le
récit mythique désigne par l'exigence
d'habiter, de garder et de cultiver la
terre.
Habiter, c'est aménager un espace et
l'organiser selon la même logique
que celle par laquelle Dieu a créé le
monde : la logique qui crée l'ordre en
repoussant le chaos hors de l'espace
habitable, sans que ce chaos soit
pour autant supprimé comme
menace permanence. Le récit mythique
va jusqu'à montrer, à travers la
figure de Caïn qui tue son frère Abel,
à quel point le chaos est à l'intérieur
même de l'humanité et doit être maîtrisé
et vaincu dans l'intériorité
même de l'espace social. Lorsque la
terre est confiée à l'homme dans un
don plantureux comme lieu de la
relation de l'humanité avec Dieu, elle
n'a pas à être interprétée selon une
vision béatement paradisiaque où
tout est farniente pour un homme et
une femme au bois dormant. Les
hommes sont appelés par Dieu à
habiter la terre de manière à la libérer
de la logique du chaos et à l'organiser
comme espace de vie, espace
d'une certaine qualité de vie qui
assure une certaine manière d'être
avec Dieu dans la relation même que
l'homme a avec la terre. C'est en cela
que consiste le vrai de voir de garder
l'Eden comme champ vital. Dès le
commencement, c'est-à-dire, dans le
principe même des choses telles que
Dieu les a ordonnées, l'Homme a
avec la terre une relation de mise en
ordre, de construction d'un ordre
pour la vie, avec Dieu et en Dieu. Il
s'agit d'une exigence de responsabilité,
ou plus exactement d'un impératif
de coresponsabilité. Cela veut dire
que l'Homme a pour vocation d'organiser
la terre dans l'esprit de Dieu,
selon l'esprit de Dieu : dans une
dynamique créatrice d'ordre pour
maîtriser le tohu-bohu et l'éloigner
du champ de l'humain. L'Homme
n'est homme qu'en tant que créateur
d'ordre selon l'esprit même du Dieu
créateur.
Dans cet esprit, il ne s'agit
pas seulement d'habiter un espace
ordonné. Il s'agit aussi de le cultiver.
Un traducteur perspicace a cru bon
de rendre le sens de ce verbe cultiver
par un mot plus moderne et plus globalement
significatif : développer. Je
crois qu'il a raison. La visée radicale
du mythe biblique n'est pas de dire
que l'Homme a pour vocation d'être
cultivateur au sens purement agricole
du terme. La visée du texte, c'est
le développement du pouvoir créateur
de l'Homme afin qu'il fasse de la
terre le lieu de promotion de la vie, le
lieu du développement plénier,
comme nous disons aujourd'hui. Plus
précisément encore : il s'agit de créer
et de forger une culture du développement
durable, où la terre appartient
à la fois aux premiers parents de
l'humanité à qui Dieu la confie et à
toutes les générations futures qui
doivent veiller à améliorer les conditions
de vie pour d'autres générations
qui viendront après elles. Cela dans
une lutte permanente contre les
menaces du chaos extérieur et contre
des pesanteurs intérieures que le mal
représente au coeur de la société. Ce
mal dont le récit sur Caïn et Abel
montre à quel point il est tapi à la
porte de chaque personne et pourquoi
chaque personne doit lui résister
et le maîtriser en vue de maintenir
la paix, l'harmonie et la concorde
sociale.
L'être et le faire
Quand on lit attentivement la
manière dont le récit mythique de la
création se module et coule dans la
Bible, on ne peut pas ne pas voir
qu'habiter la terre, la garder et la cultiver
relève fondamentalement de
l'ordre de l'être, avant que cet être ne
se déploie dans un faire qui accomplit
les valeurs essentielles de la vie.
Celui qui doit habiter la terre, qui
doit la garder et la cultiver est l'être
humain dont l'essence et la substance
sont la ressemblance avec Dieu. Cela
veut dire que la force créatrice de
Dieu, qui est en chaque personne et en chaque groupe humain est l'être
authentique de l'humanité. L'humain
dans sa créativité, c'est la capacité, le
souffle, intrinsèque à la personne et
aux communautés humaines, d'organiser
l'espace vital, de façonner l'environnement
et l'ordre social, d'épanouir
une vie de bonheur individuel
et communautaire et d'inventer une
manière d'être qui soit une dynamique
transformatrice de la
réalité selon l'ordre de Dieu.
Il faut comprendre
que c'est cet être
authentique nourri par
l'énergie spirituelle de
créativité et d'organisation
qui s'extériorise
dans un agir spécifique
que nous pouvons
désigner aujourd'hui
par le terme de développement
humain
durable. Ce développement
est le dynamisme
créateur dans l'Homme,
dont les effets d'action ne
peuvent avoir toute leur fécondité
que s'ils s'enracinent dans la
vision et l'esprit que Dieu a de l'authenticité
humaine : une énergie
pour vaincre le chaos et établir un
espace vital d'épanouissement et de
bonheur. Le développement de l'être
au sens d'incarnation des valeurs
divines d'esprit créateur et organisateur
est ainsi la condition de toutes
les autres dimensions de la vie
humaine que cet esprit est appelé à
féconder : les dimensions économique,
politique, sociale et culturelle
de la vie.
Autrement dit, le développement
de l'être dans ses valeurs éthiques
et dans sa vision spirituelle des
choses structure et fertilise les forces
de transformation de l'ordre vital
dans lequel devrait s'inscrire l'existence
humaine, si cette existence
veut être à la hauteur du projet de
Dieu pour le monde. Projet de bonheur
et non de malheur, comme le dit
le prophète Jérémie. Projet de victoire
sur toutes les forces du mal, sur
les Seigneuries, les Principautés et
les Puissances dont parle l'apôtre
Paul. Projet des nouveaux cieux et
de nouvelle terre, qu'exalte Saint
Jean dans son merveilleux livre de
l'Apocalypse.
Habiter la terre et la cultiver,
vivre dans le monde pour le garder
et s'y épanouir, c'est se faire féconder
par ce puissant souffle de Dieu
en vue d'enfanter, grâce au développement
de l'être, un monde de véritable
authenticité humaine, celui de
la ressemblance de l'Homme avec
son créateur
. Dans l'horizon plénier du sens
Mais en quoi consiste ce
développement de l'être dans son
horizon ultime de sens ? Du point de
vue des valeurs qu'il porte, il désigne
un esprit de responsabilité que l'être
humain doit développer pour que
l'espace vital et l'ordre du monde
soient orientés par la capacité de
l'Homme à se prendre en charge afin
que la terre devienne toujours un
espace meilleur que ce qu'il était
avant l'action humaine. Etre responsable
de la terre en l'habitant, en la
gardant et en la cultivant, c'est créer
entre elle et l'Homme des liens grâce
auxquels l'Homme protège l'environnement
et humanise l'espace vital
par la puissance de la science, l'énergie
d'organisation sociale et la
beauté de l'art, dans un champ vital
et social dont les modulations font
de l'humanité un espace de vrai bonheur.
Cela n'est possible que si la
responsabilité humaine est force de
créativité, d'initiative, d'innovation
et d'inventivité dans tous les domaines
de la vie. Il ne s'agit pas de se
contenter de ce que Dieu a donné, il
faut donner un cachet humain et un
visage d'humanité à la terre grâce au
génie qu'a l'humain de rendre meilleur
ce qu'il a reçu. On n'habite le
monde, on ne le garde et on ne le
cultive que si on en fait un autre
monde, un espace de vie où brille la
splendeur de l'humain comme puissance
créatrice. Sans cela, l'Homme
n'est qu'un pauvre animal vivant de
la chasse et de la cueillette, incapable
de créer une culture et de
construire une civilisation.
Là où il y a responsabilité et
créativité, là est l'Homme. Là
où il y a innovation et inventivité,
là est l'Homme. Mais
il y a plus : l'existence
humaine se découvre dans
l'exigence ultime de son
développement. Elle fait du
génie humain le lieu de la
quête de Dieu. Quand on est
homme, on n'habite pas la
terre rien que pour y être soimême,
on l'habite avec les
autres pour créer un monde
auquel on donne un sens. De
même, on ne cultive pas seul la
terre, on construit ensemble un
monde pour lui donner un sens
ultime. Habiter la terre et la cultiver,
c'est, pour l'humanité, mettre les
hommes, les peuples, les nations et
les civilisations ensemble dans la
conquête du sens et dans la création
de sens. Cela ouvre l'Homme au
monde et élève son esprit à l'absolu.
La terre devient ainsi un espace de
quête de l'absolu, la recherche de
celui qui a crée l'humanité à sa ressemblance.
Nous sommes ici au
coeur d'une inquiétude spirituelle qui
nous fait comprendre la signification
la plus profond de l'exigence d'habiter
la terre, de la garder et de la cultiver
: il s'agit de faire de la vie non
seulement un espace d'humanité,
mais une dynamique de la quête de
Dieu au coeur de notre humanité.
Saint Augustin l'avait merveilleusement
bien compris lorsqu'il déclarait
que son coeur serait inquiet jusqu'à
ce qu'il repose en Dieu, que son âme
serait tourmentée jusqu'à ce qu'elle
découvre son sens ultime et absolu
en Dieu, fondement même de l'existence.
C'est là l'horizon ultime de
l'être-au-monde de l'Homme, pour
parler comme les philosophes.
Etre responsable du destin
humain et des relations de l'Homme
avec son environnement vital, créer
une culture et une civilisation du
bonheur en luttant constamment contre les forces du chaos grâce au
souffle de la créativité de l'esprit
humain, donner un sens à l'existence
par une quête permanente de l'horizon
ultime des réalités, c'est dans ces
impératifs que l'authenticité humaine
se réalise et s'accomplit. Ce sont ces
impératifs qui définissent ce qu'il
faut comprendre aujourd'hui par le
terme de développement humain
durable.
Enjeux concrets
Dans cette acception plénière
du terme, ce développement a
des enjeux concrets sur lesquels il
faut concentrer l'attention de notre
monde actuel.
Il a pour enjeu la dynamisation
permanente du génie humain
d'invention et d'organisation. Le
génie de l'aménagement de l'environnement
vital, de la protection des
écosystèmes essentiels et de la transformation
de la société en aire du
bonheur partagé. Une aire où le souci
de l'authenticité humaine, de la sécurité
individuelle et communautaire,
de la promotion des droits, des
devoirs et des pouvoirs des humains
ainsi que de l'amélioration permanente
de la qualité de la vie soit le
levier de l'être ensemble, du vivreensemble
et de l'agir ensemble. De
même que Dieu a créé un ordre pour
la vie en organisant le tohu-bohu originel
pour qu'une vie dans l'Eden
devienne possible, il faut un monde
vraiment humain créé par l'Homme
dans la victoire sur le chaos politique,
économique et social qui
domine le monde actuel.
Dans cette perspective, l'enjeu
est de créer aujourd'hui un nouvel
ordre politique, un nouvel ordre
économique, un nouvel ordre social
et un nouvel ordre culturel irrigués
par ce que l'humanité a de plus profondément
éthique et de plus profondément
spirituel : sa ressemblance
avec Dieu, c'est-à-dire sa force créatrice
d'un ordre nouveau que les religions
désignent par le terme très profond
d'un ordre vital de l'amour. Si
Dieu a créé ce monde par amour afin
que ce monde devienne un espace
d'amour pour les humains en tant
qu'être de responsabilité, de créativité
et d'ouverture au sens ultime de
la réalité, la substance par laquelle
l'Homme doit habiter la terre et la
cultiver ne peut être que cet amour
au sens le plus vital et le plus plein
du terme. L'amour non seulement
comme l'autre nom de Dieu, mais
comme le nom authentique de
l'Homme en Dieu.
Habiter et cultiver la terre,
c'est en fait bâtir un monde d'amour,
construire le monde de l'amour pour
que chaque génération qui arrive
dans ce monde le découvre comme
un monde pour l'amour et enrichisse
ce monde avec ses propres énergies
créatrices d'amour.
Quand je lis le vieux mythe
de la création du monde par Dieu
dans la Bible, je comprends le développement
humain durable comme
l'exigence de construire un ordre
vital et social irisé, irrigué et fertilisé
par l'amour. C'est ce monde-là qui
est un monde développé.