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Prof. Martin KUETE
Université de Dschang

L'agriculture durable
CONCEPT, HISTORIQUE ET APPROCHES

Qu'est-ce que l'agriculture durable ? Quand est-elle née ? Dans quelles circonstances ? Quels en sont les défis et les approches ? Eclairage.

Les prémices du conceptd'agriculture durable s'ancrent dans un passé aussi loin que les années 1950, quand apparaît le terme "agriculture biologique " entendu comme mode d'agriculture qui se caractérise principalement par son refus d'utiliser des produits "chimiques" et qui cherche à renouer avec des pratiques traditionnelles (jachère) (Dictionnaire Encyclopédique). Il est aujourd'hui un sous-concept de "l'Agriculture durable", lui-même sous-concept de " Développement durable " clairement énoncé et défini en 1987 dans le Rapport Brundtland (Commission mondiale sur l'environnement et le développement) comme "un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs." Le développement durable a définitivement acquis ses lettres de noblesse en 1992, non sans douleur, au Sommet de la Terre à Rio de Janeiro. Il faut cependant reconnaître que le contenu de ce concept était en gestation depuis 1968 (Club de Rome) et surtout en 1972 quand ce club publie le rapport "The limits to growth ".

L'agriculture durable : un cas pratique de développement durable

L'agriculture durable est un cas pratique de développement durable visant à assurer une production pérenne de nourriture, de bois et de fibres en respectant les limites écologiques, économiques et sociales qui assurent la maintenance dans le temps de cette production (Dictionnaire Encyclopédique). Elle s'en approprie par conséquent principes, concepts, approches et les trois piliers à savoir le progrès économique, la justice sociale et la préservation de l'environnement. Elle est ainsi, selon la grille d'Etienne Landais, économiquement viable, socialement équitable et écologiquement saine.

Elle vise un certain nombre d'objectifs qui se résument en 10 points:
- Utiliser les ressources naturelles locales (biens et services fournis par la nature comme intrants fonctionnels).
- Adopter les processus naturels (cycle de carbone) et régénérateurs, comme les cycles nutritifs, la fixation biologique de l'azote, la reconstitution des sols.
- Réduire la production de déchets non réutilisés (création des interdépendances avec d'autres activités économiques), utiliser les sousproduits de l'activité agricole. En somme, valoriser la biomasse issue des déchets et résidus de l'activité agricole.
- Produire de la bioénergie par l'utilisation de la biomasse : chaleur, électricité, biogaz et compost.
- Limiter l'emploi des intrants de synthèse tels que les pesticides à leur fraction biodégradable, pratiques limitant l'érosion et la dégradation des sols, réduction de l'usage d'intrants pour protéger les ressources en eau).
- Préserver l'intégrité des personnes et des êtres vivants, limiter l'usage de pesticides qui peuvent nuire à la santé des agriculteurs et des consommateurs, protéger non seulement la biodiversité mais aussi limiter les nuisances olfactives et sonores dues aux pulvérisations et aux machines agricoles, éviter les pollutions de l'eau, de l'air et du sol (par les intrants azotés, phytosanitaires) ainsi que la pollution génétique liée aux OGM..
- Limiter l'appauvrissement de la diversité agricole liée aux techniques de sélection, d'hybrides stériles et de brevetage. - Prévenir les risques par la formation et l'information grâce aux techniques de l'information et de la communication (TIC)
- Donner à l'agriculture une traçabilité en procédant à un suivi le long de toute la chaîne alimentaire, qui en assure la sécurité sanitaire. Elle s'appuie donc sur des preuves et une traçabilité apportées par des certifications créditables, faites par des certificateurs indépendants.
- Revaloriser, en dernier ressort, le métier d'agriculteurs en offrant une image différente du métier d'agriculteur par la création des paysages originaux, attractifs et sécurisants.

Les cinq grands défis à relever par l'agriculture durable

Les objets ci-dessus se regroupent en 5 défis mondiaux majeurs à relever selon l'Institut de l'Agriculture Durable (http://www.institut-agriculturedurable. fr/)
1. Produire des denrées alimentaires de qualité pour plus de 6 milliards d'individus.
2. Préserver les sols, l'eau et l'air et globalement les ressources non renouvelables.
3. Lutter contre le réchauffement climatique en axant les efforts tant sur des recherches d'adaptation que d'atténuation du phénomène.
4. Apporter des solutions à la fin du "tout pétrole" (engrais, bioénergies, biomatériaux, chimie verte,...).
5. Contribuer à l'amélioration de la biodiversité.

Les voies vers l'agriculture durable

L'agriculture paysanne, l'agriculture de précision, l'agriculture raisonnée, l'agriculture biologique, l'agroforesterie etc. sont, selon des avis couramment partagés, de nouvelles pratiques agricoles qui constituent des voies pour accéder à l'agriculture durable. Agriculture paysanne versus agriculture industrielle L'agriculture industrielle est un modèle néfaste sur bien des points, soutiennent certains : nuisible pour l'environnement, il place l'agriculteur dans une situation de dépendance et se révèle, en définitive, incapable de nourrir la planète. La production agricole familiale est un enjeu et a bien des attraits. Elle est riche en savoir-faire ancestraux, garantit l'équilibre environnemental, préserve la biodiversité, apporte des revenus à des familles entières, crée des emplois durables en milieu rural et participe à l'enrichissement global d'une région et d'un pays. Le paysan est responsable à part entière de son activité, choisit ses modes de production, ses semences et ses circuits commerciaux (Ritimo, novembre 2007) malgré les handicaps qui diminuent ses performances : accès à la terre et moyens financiers.

L'agriculture biologique

L'agriculture biologique recherche un équilibre entre agriculture et nature en recourant à des pratiques culturales et d'élevage soucieuses du respect des équilibres naturels, de préservation de la qualité des sols, de la biodiversité, de l'air et de l'eau. Elle exclut l'usage des produits chimiques de synthèse, des OGM et limite l'emploi d'intrants chimiques par l'utilisation de moyens biologiques tels que les auxiliaires permettant des mécanismes de régulation naturelle ( h t t p : / / w w w . a c t u - environnement.com/ae/dictionnaire_ environnement). En agriculture biologique, la fertilisation fait appel à des substances d'origine organique, animale ou végétale et à quelques minéraux répertoriés sur une liste. Elle prend aussi en compte l'environnement et les pratiques agricoles adaptées.

L'agriculture biologique  s'oppose à l'agriculture productiviste en vogue pendant les décennies 80 et 90. Elle est remise en cause pour au moins deux raisons :

- d'abord parce qu'elle fragilise, voire met en péril l'environnement en raison de l'utilisation massive des intrants polluants et cherche à maximiser la production par rapport aux facteurs de production, qu'il s'agisse de la main d'oeuvre, du sol ou des autres moyens de production (matériel, intrants divers),
- ensuite à cause de la préoccupation croissante des consommateurs en matière de qualité sanitaire et nutritionnelle.

L'agriculture raisonnée

En France, l'agriculture raisonnée a un statut officiel et s'appuie de ce fait sur des chartes publiées par le ministère de l'agriculture.

Elle se fonde sur le respect de la loi et le principe d'économie mais aussi repose sur un ensemble de bonnes pratiques et conduites agricoles par l'utilisation de produits chimiques en dernier recours après des observations sur le terrain et l'utilisation de seuils de risques (E. Landais). Elle vise à limiter l'utilisation des intrants. Mais elle ne recouvre qu'une partie de la durabilité qui elle, intègre par exemple des aspects sociaux.

L'agriculture de précision

Il s'agit d'un système de production agricole basé sur la gestion des parcelles et de leur hétérogénéité dont l'objectif premier est d'optimiser le résultat économique en maitrisant et en adaptant les doses d'intrants (éléments fertilisants et produits phytosanitaires) aux besoins réels des cultures en tenant compte des éléments présents dans le sol et du rendement potentiel de la plante dans le but de limiter leur impact sur l'environnement. Elle se sert des nouvelles technologies de localisation par système GPS et de cartographie informatisée.

L'agroforesterie

Ce mode d'exploitation des terres agricoles fait de plus en plus recette depuis les années 1970 en raison des avantages qu'il procure à l'exploitation et à la production. Le centre Agroforestier Mondial définit l'agroforesterie comme " un système dynamique de gestion des ressources naturelles reposant sur des fondements écologiques qui intègre des arbres dans les exploitations agricoles et le paysage rural et permet ainsi de diversifier et de maintenir la production afin d'améliorer les conditions sociales, économiques et environnementales de l'ensemble des utilisateurs de la terre. " Il distingue deux grands types d'agroforesterie, éventuellement complémentaires : le silvopastoralisme (arbres et animaux domestiques) d'une part, l'agro-sylviculture (arbres et cultures) d'autre part. L'agroforesterie se distingue de la permaculture du fait qu'elle utilise des plantes annuelles en association avec les arbres, quand la permaculture privilégie les plantes pérennes.

Mécanisme de développement propre (MDP)

Ce mécanisme permet à un pays industrialisé de financer des projets permettant de réduire dans un pays du Sud ses émissions de gaz à effet de serre (GES). En contrepartie, l'investisseur obtient des crédits d'émissions. Le Mécanisme de développement propre du protocole de Kyoto (MDP) a pour objet de : 1. Aider les pays en développement à parvenir à un développement durable en contribuant à la stabilisation des gaz à effet de serre, 2. Aider les pays développés (ou leur entreprises) de remplir leurs engagements chiffrés de limitation et de réduction de leurs émissions. Ainsi, si un pays développé aide un pays en développement à mettre en place un mécanisme qui permet à ce dernier de se développer plus durablement, le pays développé pourra déduire de ces émissions cette aide.

Le commerce équitable

L'agriculture durable vise également à atteindre un prix juste afin que les paysans et leur famille puissent vivre décemment et investir dans leurs productions. En cela, elle rejoint les objectifs du commerce équitable.

Dans le contexte actuel, l'agriculture soutenable comme le préfèrent certains auteurs n'est plus tout simplement une pratique destinée à produire en quantité suffisante et en qualité pour nourrir des milliards d'individus aujourd'hui et demain, mais aussi une voie vers l'atténuation des méfaits des changements climatiques : nouveau fléau dont le spectre s'amplifie de jour en jour, capable d'annihiler tous les efforts de développement entrepris jusqu'ici, en tout cas d'apporter de profonds bouleversements (surtout négatifs) économiques, sociaux et environnementaux. Ils menacent la survie de l'humanité. Le Groupe Intergouvernemental sur l'Etude des Changements Climatiques (GIEC) pointe du doigt les pratiques agricoles inadaptées comme catalyseurs, en partie, de cette situation qui nécessite absolument réparation. Les missions désormais dévolues à l'agriculture durable ou soutenable sont de taille. Le retour à des pratiques de production plus propres, la restauration des paysages endommagés dont le succès passe par une justice sociale sans faille, n'est plus l'affaire des producteurs seulement, mais celle de toute la filière, voire de tous ceux qui aspirent au bien-être (lato sensu ).