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Dr. Guillaume FONGANG, Agronome-Sociologue, Université de Dschang

L'AGRICULTURE DURABLE
QUELS DÉFIS AUJOURD’HUI?

L'agriculture durable est féconde et généreuse dans son concept. Mais pour qu'elle s'enracine dans la réalité et produise les fruits escomptés, il lui faut relever des défis immenses. Illustration.

Comme concept, l'agriculture durable a bien pu se faire droit de cité au nom du souci de se préoccuper des générations futures. Mais reconnaissonsle, les plus beaux concepts ne peuvent rien s'ils ne sont repris d'un point de vue pratique par exemple au niveau des politiques publiques pour orienter les choix et édicter de nouvelles manières de faire. L'histoire de l'agriculture européenne et notamment la prise en compte des préoccupations environnementales connues sous le vocable agroenvironnement rappelle, s'il en était encore nécessaire que l'agriculture durable est encore, à inventer sur le plan opérationnel. Les pollutions des nappes phréatiques, la destruction du paysage ont conduit à de nouvelles pratiques, mieux encore de nouvelles directives au niveau de la Politique Agricole Commune en Europe. Elle institue en effet l'agrienvironnement au sens de la prise en compte des effets de l'agriculture sur l'environnement comme un des déterminants principaux des choix et pratiques en agriculture. L'on a bien vu, malgré les élans disproportionnels, les pays européens ont bien repris au niveau national et dans leurs régions cette directive comme base de refondation des politiques et orientations agricoles. Dans plusieurs de ces pays, des organisations de producteurs, des acteurs de la société civile ont proposé des projets concrets pour une agriculture durable. Il convient donc de bien se garder de se figer sur des concepts qui en soi n'ont de valeur que s'ils sont utilisés pour refonder les politiques et les pratiques. L'agriculture durable ne se décrète pas, elle est une construction devant partir d'une volonté des différents acteurs de la société avec en premier, l'Etat comme garant de l'intérêt public dans la mesure où le concept même d'agriculture durable conduit in fine à un basculement de l'agriculture du privé au public. Pas moins importants sont les agriculteurs, leurs organisations, les structures de développement agricole, les acteurs de la société civile qui doivent se mobiliser pour donner un contenu à cette nouvelle agriculture, bien de tous, qu'il nous convient de définir, de promouvoir et de défendre.

Il s'agit donc d'esquisser les voies pratiques devant guider l'action des politiques en matière agricole, les pratiques des agriculteurs et la contribution de tous les autres acteurs du secteur agricole.

Mettre en place des politiques de soutien conséquentes et efficaces

L'agriculture durable constitue une nouvelle demande de la société entière pour une nouvelle manière de pratiquer l'agriculture et par conséquent amène à s'interroger sur : quelles politiques pour quelle agriculture durable? En tant que demande, l'agriculture durable implique de la communauté un engagement à supporter les surcoûts. Il serait illusoire et même injuste de demander aux agriculteurs, ceux-là qui constituent la majorité des pauvres dans certains contextes comme celui des pays du Sud, de supporter les coûts d'une telle agriculture. Comment pouvons- nous demander à ce jeune de Kédia dans la région du Centre au Cameroun dont le nombre de poissons capturés détermine le niveau de revenu, de s'empêcher d'utiliser les pesticides pour sa capture parce qu'une telle pratique hypothèque la disponibilité à long terme des ressources halieutiques ? Il va falloir en compensation des efforts qu'il acceptera de consentir pour préserver cette ressource aux générations présentes et futures, lui donner en compensation au moins ce qu'il consent à perdre en adoptant de nouvelles pratiques. Ceci en appelle à des instruments de politique agricole à même de soutenir les efforts des agriculteurs en leur donnant au moins ce qu'ils acceptent de perdre en répondant à la demande sociale. Il faut bien être conscient que dans les pays développés, les aides constituent une part considérable des revenus des agriculteurs.

Produire autrement, mais suffisamment pour relever les défis d'une demande alimentaire mondiale sans cesse croissante

L'humanité est confrontée au défi de produire suffisamment pour suivre le rythme de croissance de la population et plus globalement de la demande alimentaire mondiale. René Dumont (1997) attirait l'attention de l'humanité quant au risque de voir la famine gagner davantage de terrain du fait d'une démographie mal maitrisée, d'une urbanisation effrénée et d'une production alimentaire qui ne suit plus la courbe de la population. La terre qui comptait environ 1 milliard d'habitants en 1825 en compte aujourd'hui environ 7 milliards selon les Nations unies (Griffon, 2006). Alors qu'au début du siècle dernier près de 10% de la population mondiale vivait dans les villes, au début de ce siècle c'est la moitié de la population mondiale qui est René Dumont (1997), la population mondiale augmentait plus vite (1,7% par an) que la production céréalière qui elle évoluait à un rythme de 1,4 % par an jusqu'en 1990, et de seulement 0,5 % par an dans les premières années de la décennie 90. Ces chiffres suffisent ainsi à relever les défis de production auxquels l'humanité est confrontée. Rappelons-le, les efforts jusqu'ici faits l'ont été au prix de nombreux effets néfastes sur l'environnement : pollutions des eaux et sols, dégradation des forêts, perte considérable de la biodiversité, etc. Si par exemple en France on a pu atteindre des rendements moyens de céréales de l'ordre de 80 quintaux à l'hectare contrairement à environ 500 à 1000 kg à l'hectare dans les sociétés traditionnelles, c'est au prix de fortes pollutions des eaux et des sols. Fort heureusement, certains spécialistes nous annoncent qu'il est possible pour l'humanité de produire suffisamment pour répondre à la demande alimentaire mondiale. Sylvie Brunel (1999) nous apprend que la croissance démographique pourrait se stabiliser autour de 11 milliards d'individus vers 2150. En effet, la croissance annuelle de la population qui avait atteint son apogée en 1992 avec environ 100 millions d'habitants supplémentaires était de l'ordre de 80 millions d'habitants en 1999 et devrait évoluer à la baisse (Sylvie Brunel, 1999). D'énormes potentialités de production existent encore à ce jour : l'Europe par exemple dispose d'énormes terres en jachère, Brunel nous apprend que si l'Europe mettait ces terres en valeur, elle disposerait de 20 millions de tonnes de céréales en plus, l'équivalent du double des importations alimentaires de l'Afrique au Sud du Sahara. La FAO estime que dans les pays en développement, on pourrait mettre en culture 700 millions d'hectares supplémentaires. Ainsi, les défis de production sont énormes au regard de l'augmentation de la demande alimentaire mondiale quoiqu'il soit possible moyennant des techniques agricoles performantes et une mise en valeur d'énormes superficies de terre, de parvenir à gérer la demande. Pour l'agriculture durable, le souci de la disponibilité à long terme des ressources de production s'accompagne bien évidemment de l'obligation de devoir opérer des choix de techniques de production écologiquement responsables. Il s'en suit une limitation des possibilités d'augmentation de rendement et donc de la production agricole mondiale. L'agriculture durable pourrait ainsi, en limitant les possibilités d'augmentation de la production mondiale, contribuer à la faim dans le monde. Dès lors, l'agriculture durable se trouve confrontée aux défis de ce que Gordon Conway en 1994 nomme une révolution doublement verte, c'est-à-dire une agriculture du futur très productive pour répondre à la demande croissante des besoins mondiaux et qui soit en même temps respectueuse de l'environnement. Mais, comment parler d'une agriculture du futur très productive lorsque les inégalités continuent de se développer ?

Eviter l'aggravation des inégalités et donc une hypothèque au développement humain

La faim est étroitement liée à la pauvreté. Les malnutris sont avant tout les pauvres Trois malnutris sur quatre vivent à la campagne, en Asie du Sud et en Afrique. Ils ne disposent pas assez d'argent pour s'approvisionner ou ne produisent pas assez pour se nourrir. Il est vrai, l'urbanisation croissante dans les pays pauvres répand aussi la faim en ville. Très souvent sont touchées les personnes venant des campagnes. Marc Dufumier (2004) nous apprend que sur les 815 millions de personnes sous -alimentées qui ne parviennent pas à couvrir leurs besoins énergétiques de base de l'ordre de 2 400 kilocalories par personne FAO (2000), 780 millions sont dans les pays du Sud. C'est en Afrique subsaharienne que l'on compte proportionnellement le plus grand nombre de personnes affectées par la faim. Environ un tiers des habitants y souffrirait d'un déficit supérieur ou égal à 300 kilocalories par jour. Par ailleurs, le marché mondial des produits alimentaires est dominé par les pays riches qui détiennent ainsi " l'arme verte ". Les principaux exportateurs des trois principales céréales (blé, maïs et riz) sont des grands pays développés (USA, Union Européenne, Canada). Les pays en développement sont au contraire de gros importateurs. Or, dans ces pays, les habitants devraient pouvoir disposer de suffisamment de moyens pour accéder à la nourriture disponible sur le marché, ou produite par leurs paysanneries. Mais, non seulement les populations africaines ne disposent pas suffisamment de moyens pour accéder aux marchés, mais aussi on s'achemine de plus en plus vers des " paysans sans terre ". On assiste à un accaparement de terres dans les paysanneries du Sud, à la fois par les occidentaux et les citadins, la terre cessant ainsi d'être un référent identitaire pour être un bien marchand. Face à cette situation, l'agriculture durable devra relever le défi d'un développement humain, c'està- dire celui s'accompagnant d'un meilleur accès des paysanneries aux facteurs de production et de l'éradication de la pauvreté. Sur un plan global, il s'agit de relever le défi d'une production suffisamment grande pour que le prix de la nourriture soit accessible. Mais d'un point de vue géostratégique, les pays en développement doivent développer des systèmes de production très productifs et écologiquement responsables pour fournir suffisamment de nourriture à la population. Le risque étant bien évidemment d'y développer des systèmes peu productifs au nom de l'écologie, et en conséquence renforcer leur dépendance alimentaire vis-à-vis des pays riches, fragilisant ainsi leur souveraineté alimentaire

.Distribuer autrement pour valoriser les efforts supplémentaires

Il ne fait aucun doute que le marché classique, laissé à lui-même, avec ses logiques aveugles de la mondialisation qui vend tout et achète tout, il ne sera pas possible de reconnaitre les valeurs même symboliques, des produits de l'agriculture durable. En effet, on ne peut pas se remettre à un système de distribution où une tomate est égale à une tomate, qu'importe que leurs origines ou leurs histoires soient différentes. Un des défis qui s'impose, c'est de faire entrer en jeu dans leur valeur marchande l'histoire des produits que nous achetons ou vendons. Si le producteur de tomate de Bambui dans le Nord-Ouest Cameroun s'est soumis à un itinéraire de production et donc des pratiques plus contraignantes et plus coûteuses au nom du principe de la durabilité, s'occupant ainsi du devenir des générations futures, il serait illogique, de rémunérer ses efforts au même titre que ce producteur de ce coin inconnu, qui livre sur le marché, des produits ayant fait l'objet de pratiques dangereuses ou néfastes pour les ressources naturelles et pour l'homme, compromettant ainsi la disponibilité dans un temps long, des aliments pour nous et les générations futures. Il sera donc nécessaire de développer un système de distribution qui accorde de la valeur ajoutée aux pratiques écologiquement et socialement responsables. Cela demande que des efforts soient faits par les producteurs et les distributeurs mais aussi un engagement et un investissement de la collectivité sont nécessaires. L'agriculture contemporaine est confrontée à bien des défis. L'agriculture durable offre un cadre de réflexion pour une nouvelle agriculture à même de les relever mais à condition de saisir l'occasion pour refonder les politiques et les pratiques, pour développer les capacités d'adaptation aux changements des conditions de production.

LES 7 PRINCIPES DE L'AGRICULTURE DURABLE PAR GREENPEACE

Pour Greenpeace, l'agriculture durable signifie :

1. Garantir une nourriture accessible et adéquate pour tous, aujourd'hui et demain. Plus de 840 millions d'hommes et de femmes à travers le monde souffrent de faim et de malnutrition causées par une distribution inéquitable de vivres. On conçoit trop souvent la nourriture comme étant simple produit alors qu'il s'agit d'un droit humain. La souveraineté et la sécurité alimentaire nous concerne tous.

2. Protéger et restaurer les écosystèmes agricoles et la biodiversité. La standardisation de la production alimentaire et les pratiques agricoles industrialisées et intensives menacent les écosystèmes agricoles. Les conséquences sont importantes : perte de la biodiversité, dégradation des sols, salinisation, etc. Seules 15 espèces végétales et 8 espèces animales représentent 90 % de notre production alimentaire totale. Ce grave manque de biodiversité dégrade la santé des écosystèmes et mine la production alimentaire.

3. Réduire la consommation d'énergie et d'eau, réduire les déchets ainsi que les risques pour la santé humaine et l'environnement. Les systèmes d'agriculture industrialisés dépendent de facteurs externes : énergie, produits agrochimiques et eau. L'utilisation combinée de fertilisants chimiques, d'agrotoxines ainsi que d'énergie fossile, de systèmes de transport et d'emballages excessifs participe largement aux changements climatiques. Le développement de la monoculture a favorisé l'utilisation massive de pesticides et herbicides. L'utilisation d'OGM augmente davantage les dépendances chimiques.

4. L'émancipation des petits agriculteurs, des fermes familiales et des communautés rurale. Dans le monde entier, l'industrialisation agricole a mené et mène toujours à l'exclusion des petits agriculteurs et des travailleurs agricoles des communautés rurales. Ce qui revient à les priver de leurs moyens de subsistance et de leurs terres. L privatisation de l'eau, des terres et des ressources génétiques accroît cette tendance. La clé d'une production alimentaire durable est d'aider les petites exploitations et de reconnaître leur rôle en tant que gardiens de la biodiversité et de la souveraineté alimentaire locale.

5. Réorienter la recherche scientifique vers la durabilité et l'équité. L'influence grandissante de l'industrie sur la recherche et les technologies agricoles menace la biodiversité et les solutions agroécologiques. La recherche massive dans le domaine de la mécanisation, des produits chimiques et des technologies à haut risque (génétique et nanotechnologie) augmente les risques pour notre environnement. La vraie solution consiste à remettre l'agriculture en harmonie avec la nature plutôt que de lui imposer un modèle industriel.

6. Promouvoir le commerce agricole qui tient compte du développement durable et de l'équité. La libéralisation des marchés et autres politiques mises en place notamment par l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) menacent sérieusement la sécurité et la souveraineté alimentaire. Elles donnent plus de poids au contrôle de l'industrie dans la chaîne alimentaire, nuisent à l'agriculture à petite échelle et affaiblissent les mesures protectrices qui défendent et aident les plus marginalisés et appauvris de la société.

7. Promouvoir la consommation durable d'une nourriture saine, naturelle et locale. Tandis que des millions de personnes meurent à cause de malnutrition et de manque de nourriture, la surconsommation et l'obésité sont des problèmes de santé croissant dans de nombreux pays. La production et la consommation excessive de viande ainsi que d'autres produits alimentaires à haute valeur énergétique démontrent que les ressources agricoles sont utilisées inefficacement et que la production est orientée vers les cultures. La plupart des gens ne savent pas d'où proviennent leurs denrées et sont complètement inconscients des impacts et des conséquences de leurs choix alimentaires. L'industrialisation de l'agriculture a donc réduit la diversité des produits alimentaires offerts au public. La tendance vers des aliments de plus en plus transformés répond plus aux normes de l'industrie agroalimentaire et du marketing qu'aux besoins nutritionnels. De plus, les aliments transformés à haute teneur technologique et les aliments dits fonctionnels produits par les OGM ne font que prétendre remettre les éléments nutritifs (un à la fois !) qui ont été perdus à cause de l'industrialisation de l'agroalimentaire.