Découvrez chaque semestre des analyses, des interviews, des enquêtes et des reportages sur les grands problèmes de notre société.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Etienne Landais
Directeur Général SupAgro Montpellier France

EXPLOITATIONS AGRICOLES
Les composantes de la durabilité

Est-il possible de décliner le concept de développement durable afin de lui donner un contenu concret, susceptible de fonder la formulation de questions de recherches, la construction d'outils de diagnostic et l'élaboration de références ? Réponse affirmative du spécialiste à partir de l'analyse de la durabilité du développement des exploitations agricoles.

On peut dire, à propos de la durabilité du développement des exploitations agricoles, ce que l'on dit de la reproduction de tout système ouvert : elle résulte des rapports que l'exploitation entretient avec son environnement, au sens le plus large du terme. Ces rapports, je vous propose de les classer sous quatre grandes rubriques (figure 1) :

- le lien économique renvoie au marché et à l'insertion de l'activité productive des exploitations dans des filières amont et aval, à travers notamment les produits qu'elles mettent sur le marché ;

- le lien social renvoie à l'insertion des agriculteurs et de leur famille dans les réseaux principalement locaux de relations non marchandes, relations avec les autres agriculteurs comme avec l'ensemble des autres acteurs sociaux ;

- le lien entre générations est une dimension particulière du lien social. Je la distingue ici parce qu'elle renvoie à la fois à l'un des fondements du système de l'agriculture familiale, la transmission des exploitations d'une génération à l'autre à l'intérieur de la famille et à l'idéal de solidarité entre générations, qui est au coeur de la définition du développement durable;

- le lien écologique ou environnemental, enfin, renvoie aux rapports entre l'activité agricole et les ressources et milieux naturels, avec pour enjeu principal le renouvellement des ressources naturelles sur le long terme (ressources en eau et en sols principalement). Cette classification simple des relations que les exploitations entretiennent avec leur environnement permet de clarifier la question : "Qu'est-ce qu'une exploitation agricole durable ? C'est une exploitation viable, vivable, transmissible et reproductible" (figure 2). Examinons de plus près ces quatre "performances de durabilité" des exploitations agricoles, qui visent à traduire sous forme de critères opérationnels les valeurs-objectifs (l'équité sociale, l'emploi, l'occupation du territoire, la préservation de l'environnement et de la biodiversité) ce que j'appelle instrumentaliser le concept de durabilité. La viabilité dépend d'abord du niveau moyen de revenus, qui est lui-même fonction des revenus de la production d'une part, du montant des concours publics à l'agriculture, primes et subventions diverses, d'autre part. Il est utile d'y rajouter, dans une perspective élargie au système famille-exploitation, les revenus liés aux activités non-agricoles des ménages et d'une manière générale l'ensemble de leurs revenus, quelle qu'en soit l'origine. La durabilité dépend de la sécurisation à long terme de chacune de ces sources de revenus. Pour ce qui concerne les revenus de la production, on peut retenir deux aspects principaux :

- la sécurisation du système de production, qui dépend de ses performances technico-économiques, mais aussi de qualités globales telles que son autonomie, son caractère plus ou moins diversifié, sa souplesse et sa sensibilité aux aléas de toute nature.

- la sécurisation des débouchés et des prix, qui est négociée avec les participants de la filière aval, la définition de la qualité des produits représentant le point-clé de cette négociation. L'un des principaux enjeux qui se joue dans cette négociation est l'indépendance des producteurs, c'est-àdire leur capacité à conserver à leur exploitation le statut de centres de décision autonomes, par opposition à ce qu'il est convenu d'appeler leur intégration dans la filière. Cette indépendance représente, pour beaucoup d'observateurs, un facteur important de la durabilité des exploitations. La "vivabilité" traduit la qualité de vie de l'exploitant et de sa famille, qui dépend à la fois :

- de facteurs endogènes, propres au système famille-exploitation considéré : charge mentale liée à la capacité de maîtriser le fonctionnement du système et à assumer les risques encourus, stress, charge de travail, astreintes, conditions et pénibilité du travail, risques physiques dans certains cas... Les seuils de tolérance varient beaucoup selon les individus, leur âge, leur origine, leur projet de vie et les compensations positives qu'ils trouvent dans l'exercice de leur métier. Il est à noter que dans la plupart des cas, la diversification des activités est vécue positivement par les intéressés.

- de facteurs exogènes, comme l'insertion dans les réseaux professionnels locaux, l'entraide, l'accès aux services et les relations de proximité d'une manière générale. Ces facteurs sont fonction de la densité et de la qualité du tissu agricole et rural local, de l'intensité et de la qualité des relations entre les agriculteurs et les autres acteurs locaux, et en particulier de la diversification des relations de partenariat dans lesquelles s'engagent les agriculteurs. La "transmissibilité" est très liée à la qualité des relations sociales et économiques que nous venons d'évoquer et à la place de l'agriculture dans la dynamique locale de développement. L'image de l'activité agricole, la représentation dans la société locale des métiers de l'agriculture et des modes de vie des agriculteurs, les valeurs qui lui sont associées sont en effet des facteurs déterminants de la motivation des jeunes à reprendre les exploitations. Un problème particulier est relatif à l'image que se forment les futurs agriculteurs des exploitations de leurs parents à travers les schémas de pensée qui leur sont transmis durant leur formation. On peut penser à cet égard que le message techniciste et productiviste qui a largement dominé l'enseignement professionnel agricole au cours des dernières décennies n'a pas contribué à faire évoluer l'agriculture française dans le sens d'une durabilité accrue. Se posent en outre divers problèmes pratiques liés à la succession. Ces problèmes d'ordre familial, juridique et financier sont aujourd'hui alourdis par l'accroissement des capitaux immobilisés, suite à la concentration des moyens de production, foncier, équipements, droits à produire... Ils se compliquent du fait de l'évolution des formes et des conditions d'exercice, que reflètent mal les textes réglementaires. Je citerai à ce sujet le problème-clé de l'évaluation de l'entreprise agricole, face au développement des actifs incorporels, qui ne se limitent plus, tant s'en faut, aux baux ruraux : les quotas betteraviers et laitiers, les droits à primes bovines, ovines et caprines, les droits de plantation viticoles, etc., sont en principe hors marché. Les contrats, les marques et labels, les clientèles posent également de délicats problèmes d'évaluation et de transmission. L'agrandissement des structures, tendance lourde de l'évolution actuelle, entre mécaniquement en concurrence avec toute politique d'installation ? Il alourdit en outre la transmission des exploitations et peut, de ce point de vue, faire apparaître des contradictions entre l'amélioration de la viabilité des exploitations et leur transmissibilité. L'agrandissement rend aussi encore plus difficile l'installation hors cadre familial, déjà très pénalisée dans la pratique, et qui apparaît pourtant de plus en plus comme un complément indispensable aux successions familiales.

L'enjeu, c'est l'emploi agricole, la place de l'agriculture dans la société globale (avec des problématiques nouvelles telle que celle de "l'exode urbain" et de l'accueil des exclus) comme dans la société locale et plus globalement l'avenir de l'agriculture familiale elle-même. La "reproductibilité" environnementale reconnaît diverses composantes. La première est la qualité écologique des pratiques agricoles, appréciée à travers leurs effets sur les ressources naturelles, le sol, l'eau, l'air... D'une manière générale, la diversité des systèmes de production et des itinéraires techniques, leur adaptation aux milieux locaux, sont des facteurs importants de l'impact écologique des activités agricoles. L'uniformisation des techniques de production, tendance constamment associée à la conception dominante, qui assimile le progrès technique en agriculture à la "maîtrise du milieu", est un facteur de risque, aussi bien en termes de biodiversité qu'en termes d'érosion, de dégradation des sols, voire de pollution, lorsqu'elle s'accompagne d'une intensification généralisée des pratiques productives. Le lien écologique s'incarne dans le lien au territoire, qui devient un axe central du développement local, comme en témoigne la montée des "Nouvelles fonctions" de l'agriculture. Cet aspect de la durabilité est particulièrement important en élevage, en raison du rôle spécifique qu'il peut jouer pour entretenir des espaces qui ne sont pas ou plus cultivés, et d'autre part parce que le lien au sol est beaucoup plus labile en élevage qu'en production végétale, et donc susceptible de se distendre, voire de disparaître, comme dans les systèmes industriels hors-sol. La qualité du lien écologique, à travers la qualité des relations homme-nature, prend enfin une dimension symbolique dans les représentations sociales de l'activité agricole. Cette dimension symbolique retentit de plus en plus fortement sur l'ensemble des autres "liens". L'image des systèmes de production devient par exemple une composante essentielle de la qualité des produits agricoles. De même, l'idée que se font les consommateurs de la qualité des relations homme-animal et du bien-être animal devient un facteur de plus en plus important de la durabilité des systèmes d'élevage. La perspective du développement durable souligne le fait que l'avenir des exploitations agricoles ne peut plus être évalué exclusivement, comme on a encore trop souvent tendance à le faire, à l'aune de leurs performances technico-économiques. Il apparaît donc nécessaire, pour se placer dans la perspective du développement durable, de réviser notre façon d'évaluer les systèmes d'exploitation, de préciser les valeurs qui fondent cette démarche, de forger des indicateurs qui les traduisent concrètement et d'élaborer les référentiels correspondants, sans tomber pour autant dans le piège d'une "objectivation" normative de la durabilité des systèmes d'exploitation.