Paul LADO
Expert Société Civile |
L'Afrique en général et les Hautes Terres de l'Ouest-Cameroun en particulier étaient très conséquentes dans
la gestion de leurs ressources naturelles. En quoi leurs savoirs, savoir-faire et savoirs-être étaient-ils écologiques
et respectueux de l'environnement ? Qu'est-ce qui permettait aux peuples des Grassfields de mettre
en oeuvre une agriculture durable avant la lettre ?
En Afrique, le sacré est synonyme de choses à protéger
par la communauté. Les forêts
et arbres sacrés s'inscrivent dans cette
logique communautaire. De nombreux
espaces forestiers et espèces
d'arbres sont considérés comme des
habitats d'une multitude d'ancêtres et
d'esprits respectés par les populations.
L'installation d'une nouvelle
résidence par exemple sur un espace
attribué par les parents s'accompagne
presque toujours de la plantation d'un
arbre (le ficus) dit de " généalogie des
enfants ". Cet arbre croît pour devenir
la place sacrée de la descendance
attendue. De même, toute naissance
en famille amène les parents à planter
des pieds de ficus dans un espace
approprié. La naissance de jumeaux
se caractérise par un rituel complexe
dit des jumeaux qui se célèbre en
plantant des arbres spécifiques tels
que le ficus, l'arbre de paix (Dracaena
ou keken) et l'arbre de " la couronne
ou (bèpu'u)" à un lieu précis du
domaine familial.
Limites et interdits
Les limites des villages et des
quartiers quant à elles sont matérialisées
par l'alignement d'arbres ou de
haies vives constitués de " loup
gouo'o ". Les limites entre deux plantations
voisines sont aussi des haies
vives d'espèces variées parsemées
d'arbres de paix.
Les ancêtres signifient l'interdiction
d'accès dans un champ à travers la
fixation par une autorité traditionnelle
compétente d'une branche d'espèce
spécifique (ngwelé). Pour interdite
une voie, on la barricade, puis
l'on fixe un bouquet de l'Impérata
cylindrica (kenieu'ck sur un piquet
sur ladite voie).
Dans chaque concession, on
retrouve au moins une porcherie faite
de haies vives de ficus ceinturés par
des bambous raphias. Les bas-fonds
sont généralement le domaine de palmiers
raphias qui servent d'arbres à
vin, de bois de chauffe, de bois d'oeuvres
et d'artisanat. Là y règne un
microclimat que les ancêtres ont su
aménager et dont le rôle de protection
des sources d'eau et des rivières n'est
plus à démontrer.
Le calendrier agricole désignait
chaque mois par l'activité agricole
menée au cours de la période.
Pour nos ancêtres, aucun sol n'était
qualifié d'inculte dans la mesure où
ils connaissaient les spéculations
adaptées qui lui convenaient.
Culture
en terrasse, écobuage, buttage et billonnage,
association culture/élevage
sont quelques-unes des techniques
par eux imaginées et qui véhiculent
encore aujourd'hui de nombreux
enseignements
Culture en terrasse
Technique aussi vieille que le
monde, la culture en terrasse consiste
à exploiter un terrain pentu aménagé
en horizontale étagée soutenue par
des murets de pierres ou des levées de
terre. Cette surface horizontale aménagée
facilite l'écoulement des eaux
de ruissellement et leur infiltration
dans le sol pour lutter contre l'érosion
et permettre une meilleure croissance
des végétaux. Chaque terrasse fait
partie d'une série d'ouvrages similaires
étagés sur un versant. Elle est souvent
bordée en aval par différents dispositifs
: un simple talus (dans le cas
d'un versant peu pentu), talus qui sera
soit herbeux soit revêtu d'un perré, un
mur de soutènement en pierres
sèches. Le soutènement permet d'obtenir
des planches plus étroites. La
culture en terrasse permet l'intensification
du travail sur une parcelle
apparemment désespérée, le maintien
de surfaces horizontales qui facilitent
le travail de l'agriculteur, le traitement
et la récolte.
Ecobuage
L'écobuage ou débroussaillement
par le feu est une pratique agricole
ancienne pratiquée travers l'incinération
en petits tas des végétaux
puis l'épandage ou l'enfouissement
des cendres sur les terrains à l'effet
d'enrichir le sol en éléments nutritifs.
Cette pratique a progressivement disparu
au profit de la technique qui
consiste à brûler directement les
végétaux sur pied. L'écobuage offre
de multiples intérêts:
- élimination des broussailles et des
résidus végétaux secs qui occupent
l'espace et ralentissent la levée des
plantes ;
- usage de l'effet fertilisant des cendres
;
- entretien des espaces pastoraux en
terrain accidenté ;
- diminution d'une biomasse jugée
nuisible.
Bien contrôlé, l'écobuage a
un effet relativement neutre sur le sol,
la faune et la flore.
Buttage et billonnage
Ces techniques courantes permettent :
- le bon développement des racines (manioc, igname) ;
- un bon drainage
dans les zones temporairement
humides
;
- un meilleur
as semblage
de la terre
fertile autour
des plantes
cultivées sur
les sols les
plus dégradés
;
- une meilleure
maîtrise
des mauvaises
herbes en
donnant aux
plants cultivés
un avantage
de 10 à 20 cm de hauteur par rapport
aux adventices.
Dans les hautes terres de
l'Ouest Cameroun, le buttage et le billonnage
sont orientés en fonction de
la pente du terrain.
Association des cultures
Les paysans connaissent
depuis des siècles l'association des
arbres fruitiers comme plante de couverture
pour ombrager certaines plantes
telles que le macabo, le piment et
les aubergines et autres. Ainsi le "
canarium ", l'avocatier et autres sont
des sous bois pour certaines cultures
spécifiques qui aiment l'ombre. La
gestion de l'espace familial était
conçue de telle manière que chaque
famille trouve tout sur place (fruits et
légumes, protéines, céréales et féculents)
avec une logique de grenier qui
aujourd'hui, est en voie de disparition.
S'il est incontestable que nos
ancêtres avaient mis au point des
techniques agricoles durables, il reste
tout aussi vrai que leurs méthodes de
consommation ne l'étaient pas moins.
Certains tubercules, aujourd'hui en
voie de disparition, étaient particulièrement
protégés en raison de leur
haute valeur nutritive. Gouado
Innocent, Département de Biochimie,
Faculté des Sciences, Université de
Douala-Cameroun et al ont déterminé
le potentiel nutritionnel de deux
tubercules: Coleus rotundifolius et
Solenostemon sp. (appelés respectivement
Madack et Goué en langue
Ngiemboon de l'Ouest - Cameroun) à
travers le dosage:1- de l'eau, 2- des
cendres, 3- des minéraux (Ca, Cu, Fe,
Mg, Zn), 4- des lipides totaux, 5- des
protides totaux, 6- des fibres brutes et
7- des glucides.
En effet, ce sont " deux
lamiacées habituellement cultivées et
consommées surtout par les vieux ".
Ces auteurs affirment que d'après la
tradition orale, ils possèderaient des
substances susceptibles de retarder la
sénescence des cellules. Ces deux
plantes produisent un nombre élevé
de tubercules et présentent une croissance
très rapide. Au Cameroun, elles
sont généralement consommées sous
deux formes :
- comme des carottes, les tubercules
récoltés, lavés et épluchés se consomment
crus. Sous cette forme, Coleus
rotundifolius a un arrière-goût amer
qui est éliminé par la cuisson alors
que le goût sucré de Solenostemon
sp. est bien connu;
- les tubercules lavés peuvent également
être bouillis ou rôtis au feu,
épluchés et consommés, accompagnés
de sauces, de haricot ou simplement
comme les patates douces. Ils se
stockent aisément par enfouissement
dans le sol."
C'est dans le double but de
valoriser ces deux tubercules et de
contribuer à l'amélioration de l'alimentation,
qu'ils se sont intéressés à
l'évaluation de leur potentiel nutritionnel
et leurs conclusions attestent
bien que ces deux plantes ont une
haute valeur nutritive.
Le Solenostemon sp est relativement
plus riche en lipides et protéines
que le Coleus rotundifolius,
lequel est en revanche plus
riche en calcium ; les apports
glucidiques, protidiques et
lipidiques sont supérieurs ou
égaux à ceux des autres tubercules
ou racines tubéreuses
tropicales.
Les autres concluent
qu'il serait intéressant de
revaloriser ces deux tubercules
auprès des populations
locales, pour une consommation
plus large. Dans leurs
recherches en cours, de nombreuses
plantes sont ciblées, à
l'instar de Diascora bulbefera
(letouc en Ngiemboon de l'Ouest),
Dioscorea schimperiana (Roung
letouc en Nguiembo'n),
C. maxima,
C. pepo et C. moshata (lepouo'o en
Nguiembo'n).
D'autres arbres et herbes, de
par leur valeur symbolique et médicinale,
ont été particulièrement préservés.
C'est le cas de " tsitsié ", herbe de
la couronne (Bèpu'u), arbre de la paix
(keken), herbe à engraisser (nduè) qui
sont présents dans les rites d'intronisation
des chefs, les cérémonies de
mariage, les adieux aux défunts, les
rites familiaux, etc.
C'est aussi le cas de nombreuses
espèces médicinales qui ont,
de tout temps, servi à soigner des
maux divers tels que les courbatures,
le paludisme, l'anémie, les maux de
tête, de ventres, les otites, les ulcères
gastro-intestinaux, etc.
La civilisation agrosylvopastorale
Grassfields recommande que
chaque famille s'autonourrisse. Cela
suppose que dans son espace, elle
organise sa relation spirituelle avec
Dieu et les ancêtres (places sacrées et
cases rituelles), qu'elle produise de
quoi se nourrir et qu'elle développe
après des relations avec l'environnement
extérieur (échanges et alliances).
Cette tradition qui remonte à
la nuit des temps, ne demande qu'à
être mieux explorée. Si les peuples
ont perdu des espèces et de bons
reflexes, il reste encore quelques reliques
à partir desquelles peut jaillir
l'étincelle qui ouvre des perspectives
à l'agriculture conventionnelle,
aujourd'hui pratiquée sans discernement.