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UNE AGRICULTURE, TROIS LEVIERS


Pasteur Jean Blaise KENMOGNE

La vocation essentielle de l'agriculture a été de tout temps de répondre aux besoins alimentaires des populations. Mais face à une démographie galopante d'une part et au rétrécissement des surfaces cultivables en maints endroits du monde dont des zones densément peuplées d'autre part, elle s'est métamorphosée radicalement : elle a de plus en plus recours aux pesticides et aux engrais chimiques ; la houe et la daba cèdent progressivement la place aux tracteurs et autres machines sophistiquées et les multinationales ont de plus en plus la part belle dans l'agro-industrie. Pour se nourrir et dégager des surplus de revenus, certaines familles sont amenées à pratiquer des modes d'exploitation agricole intensifs. La saga des biocarburants pour sa part, risque fort de compliquer davantage l'équation de la souveraineté alimentaire dans de nombreux pays. Que dire des biotechnologies sinon qu'elles soulèvent des questionnements éthiques ? Plus encore, le risque de confiscation du patrimoine agricole universel à travers une appropriation par brevetage par des firmes peu scrupuleuses devient chaque jour plus évident.

  Conséquences, la famine se profile à l'horizon dans de nombreux pays en développement ; le petit agriculteur ne vit plus de son métier ; l'intégrité des écosystèmes est de moins en moins respectée ; de lourdes tensions foncières éclatent de temps à autre ça et là et la qualité des produits agricoles est très souvent sacrifiée à l'autel de la quantité. De telles mutations, si elles sont pour la plupart vitales pour le capitalisme triomphant, sont létales pour l'humanité et pour les générations futures. Déjà on compte plus d'un milliard d'individus qui souffrent de la faim paradoxalement au moment où l'agriculture mondiale produit toujours plus et où les agro-industries engrangent d'énormes bénéfices. Le problème n'est donc pas au niveau de la quantité des produits agricoles mais de leur répartition. Il est aussi au niveau de la loi du marché qui ne jure que par le profit, les paysans démunis étant relégués à la lisière des préoccupations des conglomérats agricoles qui ont fait de l'accaparement des terres dans des contrées lointaines, leur sport favori.

 Dans ce contexte de dérive productiviste, l'agriculture que nous appelons de tous nos voeux, doit actionner trois leviers :

  - le levier de l'économie d'abord. Le tout n'étant pas de produire propre, il importe de s'assurer que ce qui est produit est écoulé et à un prix juste.

 - Le levier de l'équité ensuite.nécessité d'une répartition sociale et géographique des produits agricoles fondée sur les besoins des différentes parties prenantes et sur des modes de gouvernance consensuelle à tous les niveaux, aussi bien au niveau de la coopération Nord-Sud qu'aux niveaux régional, national et local, est d'une urgente nécessité.

 - Le levier de l'écologie enfin. La mise en oeuvre d'un mode opératoire de l'agriculture apte à minimiser les pressions multiformes sur l'environnement s'impose de plus en plus dans de nombreuses exploitations.

 Pour nous, une telle agriculture a un nom : l'agriculture durable. Dans sa finalité comme dans sa pratique, elle doit être avant tout une réponse appropriée au projet insensé de domestiquer et de soumettre la nature, voire de gaspiller les ressources dont nous avons besoin pour notre survie et dont nous savons qu'elles sont limitées, fragiles et mal réparties. De nature systémique, elle se situe à l'interface entre nature, société et économie et ambitionne tout comme le développement durable dont elle tire son essence, de satisfaire nos besoins d'aujourd'hui et de demain.

 Une agriculture, trois leviers, voilà le leitmotiv qui doit rythmer notre marche vers l'horizon de la durabilité, de l'alternative et de la sauvegarde de la création. Ce n'est pas par snobisme ni par effet de mode que nous devons opérer ce choix existentiel de toute première importance. Nous devons le faire par conviction

Par Pasteur Jean-Blaise KENMOGNE
Directeur Général du CIPCRE