Quand les valeurs s’opposent

«Mon problème concerne ma fille, qui est âgée de presque 14 ans (13 ans et demi plus précisément). Quand elle veut parler de ses problèmes (et plus particulièrement de ses problèmes intimes comme les flirts, etc.), ça tourne souvent mal car elle pense que je l’engueule... je lui dis parfois qu'elle ne doit pas être avec des garçons parce qu'elle est trop jeune ; je lui dis aussi que, si elle continue, il est possible que je la guette au collège. Mais malgré cela, elle refuse d'en entendre parler ; que faire ?». Ce cliché est tiré à dessein du site www.aufeminin.com. Il semble traduire l’image même que l’on peut se faire d’un conflit entre générations. Etant entendu que cette expression peut être définie comme un terme générique pour les disputes qui existent inévitablement entre deux générations (parents et enfants (adolescents) au sein de la cellule familiale ; juniors et seniors en milieu professionnel), chacun pensant que sa position est la meilleure et la seule raisonnable. Cela existe à chaque époque, si d’après Christal Fotue, étudiant en sociologie, « on part du principe selon lequel chaque société est dynamique. Les réalités sociales ne sont jamais statiques ». Il préfère dans ce contexte parler d’opposition de valeurs. Lesquelles peuvent être vestimentaires, alimentaires, culturelles… En réalité, adolescents et parents n’ont pas la même perception de la vie. Les manifestations sont quasiment identiques, les causes diverses et les conséquences désastreuses. Il s’agit globalement de querelles qui vont se solder par des décisions prises de part et d’autre en toute hâte avec quelquefois des dénouements funestes. Les puristes classent les générations par tranches de 25 ans.

Regards

Les jeunes dans la plupart de cas, estiment être incompris des adultes et vice-versa. Etudiant à l’Université de Yaoundé I, Brice Mougan, 19 ans, pense vivre en ce moment même, cette situation avec ses parents. Brice possède le profil type du jeune qui veut s’affirmer. Pour lui, en dépit de l’effort des médias pour promouvoir le dialogue au sein des familles, beaucoup ne comprennent pas toujours son importance. Par exemple note-t-il : « Les parents trouvent encore inutile de parler de sexualité avec leurs enfants ». Outre ce volet, les sujets conflictuels entre parents et enfants sont nombreux et variés. Cela va de l'entretien de la maison (participation aux tâches ménagères et rangement de la chambre) à la façon de parler et la politesse en passant par le travail scolaire ; les fréquentations et les sorties. Ces derniers nécessitant le nerf de la guerre à savoir l’argent, les voix finissent par s’élever. «J’ai mon avenir à bâtir. Pour le faire, je dois utiliser les outils de mon époque. Il me faut rencontrer d’autres jeunes. Pour ce faire, je dois pouvoir les joindre par téléphone, les retrouver sur la toile (Internet, Ndlr). Cela suppose que j’ai un téléphone, un ordinateur connecté au réseau Internet, ou au moins, les moyens de fréquenter un cyber-café, etc. Mais lui- allusion à son père- soutenu par maman, ne veut pas comprendre ce besoin. Surtout que cela suppose qu’il doit y investir de l’argent. Or, il dit toujours qu’il n’en a pas. L’argent de poche que je reçois est souvent assimilé à l’argent de taxi pour aller à l’école et voilà on n’en parle plus ».

Dans son cas, il n’est pas question de se faire de l’argent par ses propres moyens. « Il ne veut pas que je me cherche. Je dois à son avis me consacrer à mes études. C’est bien ! Mais il ne veut pas comprendre que pour moi c’est vital de me sentir fashion, être de mon époque. Je veux pouvoir prendre certaines décisions sans m’en référer aux parents, pouvoir m’acheter des fringues ; des accessoires comme des Ipod, téléphone 3 G ». Dans cette maison, les discussions liées à la sexualité sont taboues. Les filles ont plus de problèmes. « Mes soeurs sont en permanence en conflit avec mes parents à cause notamment de leur façon de se vêtir. Je veux parler des minijupes grillages qu’elles mettent aujourd’hui. En tant que garçon, je peux amener mes camarades de classe à la maison. Ce n’est pas le cas pour mes soeurs qui ressentent cela parfois comme une injustice ».

Le langage, on l’a dit plus haut est aussi un sujet de conflits. « Nous les jeunes, on a une manière de s’exprimer qui nous est propre. À la maison, ou entre amis, on a tendance à utiliser le francamglais [encore appelé camfranglais, il s’agit d’une langue originale parlée par les jeunes Camerounais. Ce langage associe deux langues internationales: le français et l'anglais, tout en incluant certains dialectes venant des différentes régions du Cameroun, Ndlr] qui perd les parents. Ils se sentent marginalisés, exclus et cela crée des conflits ». Apparemment, les jeunes n’y peuvent rien. Il faut être « fashion » en dépit des conséquences. 

Du côté des adultes, le son de cloche est bien entendu différent. C’est toujours pour le bien de l’enfant qu’une décision est prise, etc. « Aujourd’hui, les jeunes se disent grands mais ne se détachent pas de la maison fad’entreprise. Il fustige l’attitude des jeunes qui prennent trop de libertés alors qu’ils n’ont les moyens de les assumer. « A notre époque, tu demeurais un enfant tant que tu restais chez ton père. Aujourd’hui, à 18 ou à 21 ans, tu te réclames déjà grand et tu crois que tu peux te permettre de venir à la maison avec ton petit ami, de rentrer tard. Ces attitudes qui sont contraires à la culture bantoue en général révoltent les parents et créent des conflits ». Et de plaider : «Vraiment, nous ne voulons que l’avancement de l’enfant. Si nous agissons ainsi c’est parfois à cause de l’éducation que nous avons reçue. Nous avons été élevés dans un esprit colonial où tout était ordre, instruction. On a été élevé comme ça. On n’arrive pas à nous adapter à la nouvelle donne. Parfois, il nous arrive de vouloir faire passer nos messages de la même façon ». Une éducation qu’ils s e m b l e n t quelquefois avoir du mal à transmettre ? «Pas du tout, c’est plutôt que les jeunes la perçoivent mal». La faute au temps qui ne cesse d’évoluer sans laisser le temps aux uns et autres de s’adapter. 

Les adolescentes -généralement cette période marque un tournant dans leur vie- vivent une situation particulière. Le père les accuse d’être « cachottières » et de «tout partager avec la mère. Quand elle est encore enfant et naïve, elle est l’amie du père. Il en va autrement dès qu’elle atteint l’âge de la maturité. L’amour s’effrite du côté du père au profit de la mère même si cette dernière l’avait abandonné. Le père n’est consulté qu’en cas de besoin. Généralement pour une aide financière ». Alors qu’avec la mère, le dialogue n’est pas toujours au point comme l’indique l’extrait cité plus haut.

Pour André Momo qui a également une expérience professionnelle riche, les jeunes cadres ne respectent pas ceux qu’ils ont trouvés sur le terrain. « Très souvent, ils ne savent pas que ce qu’ils ont appris à l’école leur permet seulement de comprendre rapidement ce qui se fait déjà sur le terrain. Ils doivent par conséquent impérativement compléter leur formation en suivant les anciens tout en leur apportant du sang neuf pour aider la société à atteindre une productivité optimale. Ce doit être là l’objectif pour tous ». En somme, seniors et juniors doivent cohabiter dans leurs idées pour éviter la survenue d’un conflit aux conséquences fâcheuses. 

Conséquences

Que ce soit au sein de la cellule familiale ou en entreprise, les conflits dits de génération génèrent des conséquences qui parfois impactent la société dans son ensemble. On peut citer : La délinquance parce que « le parent peut par colère décider de ne plus payer la pension de l’enfant. Du coup celui-ci qui ne peut pas le faire lui-même est désoeuvré » ; au divorce, quand l’un des conjoints, très souvent la mère prend le parti de l’enfant ou la fugue avec le phénomène très connu des enfants de la rue, dans le cas ou cette dernière « soutient » son époux. Ça peut aller jusqu’au drame suite à «l’élimination physique du chef de ménage qui semble être l’empêcheur de tourner en rond ». Au sein de l’entreprise, cette situation conflictuelle crée l’indiscipline ; la suspicion…Lesquelles, entravent la productivité entraînant –au pire- la fermeture avec son corollaire, le chômage, l’insécurité, etc. Pour le sociologue, la perte peut être culturelle… car « en voulant s’adapter absolument aux nouvelles valeurs, il y a risque de perte d’identité ». Un conflit ne pouvant qu’entraîner un autre, on se retrouve dans un cercle vicieux.