Le fait que les émeutiers du « mouvement d'humeur
» de début 2008 au Cameroun étaient jeunes, voire
très jeunes, indique que le malaise est plus profond
qu'on ne voudrait l'admettre. Bien que cette prise de parole
éruptive – remarquable en soi dans un contexte où la
place des jeunes est traditionnellement dans le silence respectueux
pour les aînés – ait été étouffée avant d'être intelligible,
elle doit nous interpeller en ce sens que des
jeunes ont manifesté au moins leur existence, sans doute
leur sentiment d'être incompris, voire même leur révolte
contre leur condition. Au-delà de l'événement ponctuel,
il faut donc chercher à définir ces jeunes sur le long terme
pour mieux les entendre.
L'approche selon le droit
Les définitions juridiques offrent une première
opportunité de mieux approcher les jeunes à travers le
concept de majorité qui délimite ce groupe. Le droit camerounais
distingue trois types de majorité : la majorité
pénale, 18 ans, la majorité politique, 20 ans, et la majorité
civile, 21 ans.
La première, calquée sur le droit international,
concerne principalement l'âge à partir duquel une personne
peut être tenue pour entièrement responsable de ses
actes devant un tribunal pénal. La majorité politique ensuite
correspond à l'âge à partir duquel un citoyen camerounais
dispose du droit de voter lors des élections, les
âges d'éligibilité étant spécifiques aux fonctions visées.
Quant à la majorité civile, elle concerne tous les
actes administratifs comme les contrats, à l'exception du
travail et du mariage. Le travail des enfants étant légal dès
14 ans, un jeune peut signer un contrat de travail dès cet
âge. Il en va de même pour le mariage dont l'âge minimal
est de 18 ans pour les hommes et 15 ans pour les femmes
. Ceci introduit une différenciation de genre qui s'ajoute à
la différenciation d'âge et qui perdure indépendamment
de cette dernière. En effet, dans un couple marié, quel que
soit l'âge des conjoints, les droits ne sont pas égaux. Le
choix du domicile conjugal revient au mari et ce dernier
peut, dans l'intérêt du ménage et des enfants, interdire à
son épouse majeure d'exercer son droit au travail. Cette
interdiction ne peut être levée que par un tribunal qui use perpétuelle de l'épouse face à son mari.
Dans le monde juridique, le passage de la jeunesse
à l'âge adulte dépend donc de l'angle considéré : travail,
mariage pour les femmes ou les hommes,
responsabilité pénale, droit de vote, responsabilité civile.
Si ces différents stades sont atteints automatiquement et
sans effort particulier des personnes – autre que de survivre
jusqu'aux âges spécifiques – ils découpent, au sein de
la population mineure prise ici comme synonyme de «
jeunes », des sous-groupes dont les droits et devoirs diffèrent
sur le plan juridique. Parler des jeunes ou des mineurs
de manière générale, même dans le petit monde du
droit, c'est déjà faire l'impasse sur cette diversité.
Critères sociaux et culturels
La réalité sociale et culturelle s'intéresse plus aux
actes posés par les personnes qu'aux limites d'âges. Ainsi,
le sens commun considère des critères positifs pour définir
les groupes. Travaille celui qui est capable de travailler,
peu importe son âge. Sera mariée la fille pour laquelle
son père aura trouvé un mari, quoiqu'en dise le juge.
Les critères définissant les adultes ne sont dès lors pas liés
à l'âge. Ainsi, un homme même âgé de plus de 21 ans, ne
sera jamais pleinement un adulte s'il n'est pas marié et
père. Quant aux femmes, bien que toujours considérées
comme inférieures aux hommes, elles vivent dans une
structure semblable bornée par le mariage et la maternité.
Pour les hommes, l'accession au mariage étant souvent
conditionnée par la possibilité financière d'assumer la
charge d'une famille, l'exercice d'une activité rémunératrice
procure de la maturité et crée une différence, indépendante
de l'âge, entre personnes économiquement
dépendantes et indépendantes. Et parmi ces dernières, une
hiérarchie existe entre les emplois relevant du secteur informel,
ceux du secteur formel privé et ceux de l'administration.
La structure sociale traditionnelle africaine joue
aussi un rôle lorsque, par exemple, l'appartenance au
groupe des notables d'un village procure des droits et des
devoirs supplémentaires à ceux d'un simple villageois.
Parmi les hommes de plus de 21 ans qui travaillent, sont mariés et père de famille, les notables sont «plus adultes»
que les autres dans la mesure où leur voix compte plus
dans les décisions qui influencent toute la communauté
traditionnelle. Un parallèle existe au niveau national où
l'appartenance à certaines familles influentes, aux tribus
proches du pouvoir ou à des cercles plus ou moins officiels,
ouvre des possibilités particulières.
Dans ce sens, la hiérarchie socio-culturelle implique
que la distinction entre jeunes et adultes s'inscrit dans une continuité liée à l'autonomie et au pouvoir des
individus. Ainsi autonomie et pouvoir sont tributaires de
la reconnaissance sociale des actes posés par une personne
dans la mesure où ces actes attestent de sa capacité
à les assumer. Le statut d'adulte n'est pas atteint à un âge
spécifique, mais il s'acquiert par un comportement adulte
reconnu comme tel par des pairs.
Des mineurs en majorité
Ainsi, quelle que soit l'approche envisagée – juridique,
socio-culturelle ou autre – il faut retenir que la
séparation entre jeunes et adultes n'est pas nette mais
qu'elle obéit à de multiples critères. Outre le fait, déjà évoqué,
que ces critères produisent des sous-groupes au sein
même des jeunes, ils induisent également une tension
constitutive aliénante de la jeunesse – conçue comme la
période lors de laquelle on tend vers l'âge adulte – qui ne
gagne son statut d'adulte que pas à pas, en méritant celuici
au fil du temps et des actes posés.
Ceci dit, quelle que soit la sous-catégorie de
jeunes que l'on considère, il est indéniable que « les
jeunes » constituent une part très importante de la société.
Même sans verser dans la pure démocratie statistique, on
peut légitimement s'étonner que cette importance numérique
soit finalement presque déconnectée de l'influence
des jeunes sur la société dont la conduite est laissée aux
adultes, voire aux anciens si l'on en juge par l'âge moyen
des gouvernants.
Du point de vue démographique, tout en suivant
la tendance mondiale vers le vieillissement, la population
africaine reste la plus jeune du monde. Pour longtemps
encore, les jeunes continueront à représenter une part très
importante de la population . A ce titre, l'étonnement actuel
à propos de la relation inverse entre leurs importances
numérique et sociale restera pertinent. Ce d'autant plus
que d'autres facteurs liés au contexte socio-culturel viennent
renforcer la proportion théorique des jeunes. Tant
les hommes que les femmes se marient par exemple toujours
plus tard, ce qui signifie que les personnes socialement
considérées comme jeunes via le critère du célibat
sont de plus en plus nombreuses. Il en va de même de la
fécondité et du nombre idéal d'enfants souhaités par les
couples qui, bien que toujours plus hauts que dans le reste
du monde, ont amorcé, depuis le début des années 1990,
une décroissance liée, entre autres, à la progression de la
scolarisation des filles et de l'indice de développement
humain. Ces facteurs qui influencent indirectement le
passage des jeunes à l'âge adulte impliquent que les problèmes
auxquels sont confrontés les jeunes et les questions
qu'ils adressent à l'ensemble de la société ne
sauraient être évacués comme ceux relevant d'un groupe
marginal.
Espaces et obstacles
Malgré leur importance numérique, il est évident
que les jeunes constituent une minorité sociale – au même
titre, par exemple, que les femmes ou les habitants des
campagnes – dont la visibilité et l'influence sur l'évolution
de la société sont minorées. Cette position sociale défavorable
dresse deux types de difficultés face aux jeunes :
celles qui leur sont spécifiques et celles qu'ils partagent
avec les autres composantes de la société, mais auxquelles
ils sont plus vulnérables. Parmi ces dernières, on
trouvera, par exemple, le chômage, la pauvreté économique
ou le déficit de participation à la vie politique. Les
difficultés spécifiques aux jeunes relèvent plutôt des
questions liées à la formation, au mariage (avec les questions
de dot) et à la tension entre tradition africaine et valeurs
importée (principalement occidentales). Il va de soi
que ces deux types de difficultés sont profondément imbriqués
l'un dans l'autre et exercent une pression globale
sur les jeunes.
Cette diversité intrinsèque aux jeunes constitue
souvent une faiblesse puisqu'elle est aisément instrumentalisée
par ceux qui divisent pour régner. Elle sert souvent
d'excuse pour discréditer des revendications trop éparses.
Mais rien ne dit pourtant qu'elle ne puisse aussi constituer
leur force. En évitant les solutions simplistes, cette complexité
fait office de piqûre de rappel à la réalité. En embrassant
la quasi totalité du champ social, la situation
spécifique des jeunes peut servir de fondement à une solidarité
transgénérationnelle créative. Car si la voix des
jeunes est inaudible, ce n'est pas tant qu'ils n'aient
rien à dire, mais plutôt que rare sont ceux qui savent
les écouter.