Mais ils ne montrent aucun empressement à s’investir dans les tâches d’utilité publique. Ils ne font preuve d’aucun allant, d’aucun engagement, d’aucune responsabilité. Ils sont là, apathiques, désintéressés, désenchantés. Ceux-là, ce ne sont pas des jeunes. Ce sont des vieux qui s’ignorent et qui ont tout à faire pour mériter d’être considérés comme des jeunes. Simone de Beauvoir disait qu’on ne nait pas femme, qu’on le devient. Nous pourrions risquer à sa suite l’affirmation qu’on ne nait pas jeune mais qu’on le devient  Ils sont au crépuscule de leur vie. Mais ils ont constamment la boule à zéro pour ne pas afficher cette « blancheur » qui, en d’autres temps, était synonyme de sagesse. Pour ceux qui ont encore le sens de la coquetterie et qui ne veulent pas se soumettre à la corvée de se raser chaque jour, ils ont tôt fait de se rabattre sur le coiffeur du coin qui, périodiquement, leur enduit ce qui reste de cheveux de noir, question pour eux de paraitre ce qu’ils ne sont pas au fond, c’est-à-dire de passer pour des jeunes. L’obsession de la reconquête de la jeunesse perdue va parfois jusqu’à épouser les contours d’un suicide qui ne dit pas son nom. Quand on voit des septuagénaires s’enticher de pimbêches à peine plus âgées que leur dernière petite fille, on ne peut que prier pour leur dernière veine et demander au Seigneur de leur pardonner leurs errements, car ils ne savent pas ce qu’ils font.

Du côté des mammys, le spectacle est tout aussi croustillant. Le refus conscient ou inconscient des rides, des tâches disgracieuses, des flasques rondeurs, de la chute des cheveux et des désagréments liés à la ménopause frôle l’auto flagellation. On gomme et on cache comme on peut telle vergeture et telle attaque de la peau. On pratique les abdominaux, même à son corps défendant, pour faire diminuer les proportions par trop importantes prises par le ventre. On utilise des lotions, ingurgite des potions dans l’espoir de conjurer les petits maux qui subitement viennent rappeler que l’on n’a plus vingt ans. On arbore des tenues « sexy » qui ont tôt fait de produire l’effet inverse sur ceux que l’on veut attirer. Quand nos grands-mères comprendront-elles que la vieillesse, loin d’être une abomination, est un processus normal qu’il faut accepter et assumer ? Ils sont adultes. Ils ont été à l’école. Ils y ont appris des tas de choses : à questionner la réalité qui les entoure, à réfléchir par eux-mêmes et à être les sujets de leur histoire. Mais dans la vie courante, ils sont devenus de dangereux conformistes, des adeptes du psittacisme et des êtres sans consistance. Ils ont beau avoir tous les diplômes du monde, jamais cela ne leur confèrera la sagesse. Ils vivent écartelés entre ce qu’ils savent et ce qu’ils peuvent. On les appelle très affectueusement « papas », « pères », « mamans » même en dehors du cercle familial. S’ils se reconnaissent très volontiers dans ces appellations, ce n’est point sans un pincement au coeur. Ils auraient souhaité qu’on les appelât par leurs noms ou qu’on leur donnât du Monsieur Untel ou de la Madame Unetelle sans leur renvoyer cette image de vieilles personnes qu’ils sont devenus. Après tout, cela fait du bien de savoir de la bouche de jeunes filles attrayantes et de jeunes garçons charmants qu’avec elles et avec eux, on n’est pas prisonnier( e)s des rôles ingrats de père(s) ni de mère(s).On est tout simplement Monsieur et Madame tout le monde avec un coeur qui bat, des désirs qui urgent et des envies qui pressent. Ils ont officiellement moins de cinquante ans mais officieusement plus de soixante dix. Et ils sont encore en activité. C’est à peine s’ils ne vont pas au travail dans des fauteuils roulants tant leur mobilité est altérée. Mais ils sont les derniers à prendre acte de la dégradation de leur état physique et à en tirer toutes les conséquences qui s’imposent. Leur peur de la retraite n’a d’égale que leur envie de s’accrocher à l’illusion sinon d’une éternelle jeunesse, du moins d’une soudaine réversibilité de leur vieillesse. Mais est-ce à dire que la jeunesse est une qualité et la vieillesse un défaut ? Que nenni ! La jeunesse a des qualités et des défauts, la vieillesse aussi.