C’est un truisme de dire que c’est à la société et à ses diverses institutions qu’incombe l’impérieux devoir de socialisation et de formation politiques des jeunes, c’est-à-dire celui de les préparer à la relève, en favorisant dès aujourd’hui les conditions et les circonstances de leur participation à la vie publique. Un rapide coup d’oeil montre pourtant que tous les secteurs vitaux de la vie sociopolitique (gouvernement, Assemblée Nationale, Forces Armées et Police, DG et PCA des Entreprises publiques et parapubliques, etc.) au Cameroun sont occupés par des hommes et femmes qui, logiquement et légalement, auraient dû être déjà à la retraite depuis des lustres. Le Conseil National du secteur névralgique de la Communication Sociale encore tenu par un respectable patriarche âgé de près de 90 ans est révélateur de l'idée que notre société se fait de ses jeunes. Société outrageusement gérontocratique, le pouvoir y est presque toujours tenu par des gérontes, personnes les plus âgées, considérées comme plus expérimentées et plus sages, au détriment du mérite et d’autres qualités requises pour une gestion efficace et une rentabilité maximales. Point n’est donc besoin de relever que la jeunesse, à cause du potentiel de nouveauté et de menaces de changement qu’elle représente, est perçue, non pas comme une ressource, mais plutôt comme un danger, et de ce fait, victime de méfiance, de dénigrement, de répression et de toutes sortes de discriminations et de marginalisation. 

Age de la majorité et mysticisme de l’âge.

Dans toute société gérontocratique, l’âge de la majorité fait l’objet de beaucoup de mysticisme et de périlleuses acrobaties. Au Cameroun, l’enfant n’est officiellement autorisé à s’inscrire à l’école primaire qu’à l’âge de six ans, mais à neuf ans (au lieu de 11/12 ans normalement), il peut présenter le CEP et l’entrée en sixième à condition d’obtenir une dispense d’âge, dérogation qui permet aux enfants issus de la nomenklatura de contourner les barrières et les contraintes de l’âge ! A 17 ans, le jeune est autorisé à entrer dans la Fonction Publique où il peut être nommé à des postes de responsabilité et de gestion. Mais, en cas de malversations financières par exemple, il ne peut être traduit devant un tribunal, puisque la majorité pénale ne s’obtient qu’à 18 ans. A cet âge, il est suffisamment mûr pour répondre de ses actes, être éventuellement condamné à mort, mais pas assez responsable pour se marier (majorité civile à 21 ans) ni pour choisir ceux qui vont conduire son pays ou voter des lois. Il attendra l’âge de 20 ans pour la majorité électorale, mais juste pour être électeur, et celui de 23 ans pour être éligible aux législatives. Pour être candidat à la présidentielle, il devra attendre l’âge de 35 ans, c’est-à-dire, avoir épuisé l’âge de la jeunesse. Autrement dit, la loi prévoit ainsi subtilement qu’un jeune ne peut être Président de la République. Mais elle est déjà loin, très loin même, cette époque où le feu Ninyim Pierre, âgé de seulement 23 ans, fut nommé ministre par M. Ahidjo ! 

Etat de droit et citoyenneté

En tant que jouissance de la plénitude des droits, la citoyenneté ne peut prospérer que sur un terreau démocratique où les libertés s’expriment sans encombres : un Etat de droit, système institutionnel dans lequel le respect de la hiérarchisation des normes juridiques soumet la puissance publique au droit et limite ses dérives, un système où les individus, les organisations ainsi que l’Etat lui-même sont des sujets de droit égaux, des personnes morales dont les décisions sont soumises au respect du principe et du contrôle de la légalité et qui peuvent contester l’application d’une norme juridique dès lors que celleci n’est pas conforme à une norme supérieure, un Etat enfin où la Constitution consacre une séparation et un équilibre de pouvoirs et où la démocratie et les élections ne sont que rhétorique incantatoire parodie. 

Malheureusement, le Cameroun se présente plutôt depuis des décennies comme un Etat autoritaire qui, pour se maintenir et faire respecter les prérogatives du pouvoir politique, utilise la brutalité, la répression et la police, particulièrement la police secrète ainsi que des sycophantes et autres moyens radicaux pour assurer le contrôle social. Dans un tel Etat totalitaire où la séparation des pouvoirs et l'indépendance de la Justice ne sont que de la poudre aux yeux, où il n’existe pas de contrôle de la constitutionalité des lois, où la police, la gendarmerie, les forces armées ainsi que l’Etat lui-même ne sont pas soumises aux règles et aux contraintes de l’Etat de droit, il est absurde de parler de l’implication des jeunes dans la vie politique alors que les adultes eux-mêmes ont déjà tout le mal du monde à exercer leur citoyenneté. 

L’apprentissage et l’organisation du débat contradictoire 

C’est à travers des institutions politiques mises sur pied par un Etat de droit (forcément démocratique !) que s'apprend le débat contradictoire et que s'exprime d'abord la citoyenneté des jeunes. L'Ecole, l'institution par excellence de la formation du citoyen, doit donner aux jeunes les armes et les capacités nécessaires pour participer réellement à la vie publique et faire face à l’émulation de la citoyenneté universelle. Elle permet de dispenser la langue, la culture, l'idéologie, le sens critique et de former un espace analogique qui « reproduise mais en miniature, le plus fidèlement possible, le milieu économique, social et politique dans lequel on souhaite que les enfants vivent demain et qu’ils auront euxmêmes à édifier » (François Galichet, l’Education à la citoyenneté Ed. Economica, Paris, 1998, p. 54). Elle doit donc, par une éducation active à la citoyenneté démocratique, contribuer à l'apprentissage des principes et des valeurs de l'éthique coopérative qui sont l'égalité, la participation volontaire, l'autonomie individuelle, la responsabilisation, la démocratie et la solidarité. La vocation d’une école républicaine doit être de transformer des individus, quelle que soit leur condition, en citoyens. 

Etre citoyen, c’est être libre et responsable ; c’est être capable d’effectuer des choix individuels et d’en répondre ; c’est participer à la vie de la collectivité, c’est-àdire décider avec d’autres, échanger, débattre, s’investir dans les actions sociales en faisant passer l’intérêt général avant l’intérêt particulier. Le citoyen doit pouvoir s’affirmer comme sujet et acteur d’un projet politique collectif et social. Il doit connaître les institutions républicaines et ses textes fondateurs, pouvoir les analyser et en comprendre les enjeux juridiques, politiques, économiques et sociaux. L’école doit afficher une réelle ambition politique et démocratique. Mais un Etat autoritaire peut-il donner une telle vocation à son Ecole alors qu’en enseignant le conformisme, la docilité, la servilité, la flagornerie des motions de soutien, l’adaptation passive et les attitudes de non critique, l’école il sait qu’elle transmet des « valeurs » qui affecteront plus tard le maintien dans la situation de totale sujétion dont il a besoin pour se perpétuer? 

Au Cameroun, sous le slogan démagogique castrateur et démobilisateur de « l’école aux écoliers et la politique aux politiciens » lancé par la gérontocratie au pouvoir, les jeunes se trouvent encore confinés à l'apprentissage de la citoyenneté sous forme de l'instruction civique ou d'éducation à la citoyenneté se réduisant à des cours sans réelle substance suivis d’évaluation, des discours magistraux, des injonctions d’ordre moral, la politique , le sens critique et la revendication étant radicalement exclus de l’espace scolaire. L’élève et l’étudiant finissent ainsi par entrer dans la vie active sans avoir été confrontés à la réalité politique, ce qui est un grand acquis pour l’Etat totalitaire qui pourra se maintenir et s’auto-reproduire indéfiniment. Une des pièces à remplir pour être admis dans les universités camerounaises est un formulaire d’engagement du postulant à ne jamais faire grève quelles que soient les conditions d’enseignement. Or le droit de grève est bel et bien un volet de la manifestation de la citoyenneté ! 

C’est pourquoi derrière les manifestations et soulèvements de jeunes, sauvagement réprimés d’ailleurs, le pouvoir, convaincu que ses établissements scolaires n'ont jamais été rien de plus que des centres de lavage de cerveau et d’abêtissement collectif, voit toujours la main d’apprentis-sorciers qui les manipulent et qui tentent d'obtenir par la violence de la rue ce qu'ils n'ont pu avoir par les urnes. D’ailleurs, il ne saurait en être autrement. Une société doit incarner les valeurs qu’elle veut transmettre aux générations suivantes. Comment donner un sens aux mots respect, écoute de l’autre, autonomie, responsabilisation, justice, participation, tolérance…dialogue lorsque l’étudiant et l’élève sont traités comme des objets irresponsables, lorsqu'ils vivent dans une société intolérante, violente, injuste, fraudeuse, corruptrice et corrompue ? 

Précarisation, corruption, aliénation, embrigadement et exploitation de la jeunesse 

surtout les Etudiants, se sont illustrés aux premières lignes dans la bataille pour le pluralisme et la démocratisation du pays. Le régime qui se battait désespérément contre l’avènement d’un multipartisme qu’il trouvait « précipité » les a définitivement catalogués et n’a rien épargné pour les obliger à rentrer dans les rangs : suppression de la bourse, institution des frais de scolarité exigibles, chantage de renvoi des établissements scolaires de ceux qui montreraient des velléités politiques! Les jeunes, étudiants surtout, sont alors infiltrés, surveillés. Il ne leur est pas possible de se regrouper ou de s’organiser. Des regroupements fantoches à la solde des autorités sont partout créés pour torpiller et combattre des regroupements authentiques des jeunes. Lors des émeutes de février 2008, le gouvernement, par la férocité de sa réaction, a donné au monde entier son point de vue sur la promotion de la citoyenneté des jeunes: massacres des jeunes, arrestations arbitraires, traitements humiliants et dégradants, détentions au secret, attaques du campus universitaire de Ngoa-Ekelé, chambres saccagées, étudiants arrêtés, maltraités, interpellés alors qu’ils ne se livraient à aucun mouvement revendicatif ! 

Un rapport publié par l’Association de Défense des Droits des Etudiants du Cameroun (ADDEC) et intitulé Rapport sur les Droits de l’Homme dans les Universités du Kamer dresse sur 18 pages les stratégies d’embrigadement idéologique des étudiants par le gouvernement: refus de promouvoir un syndicat estudiantin Notre institution scolaire, en excluant le débat, a choisi la formation d'un type d'homme veule, velléitaire, diplômé semi-lettré, qui dans la vie ne sera qu’un homme servile et corvéable: un simple exécutant. libre et crédible, interdictions régulières des manifestations et des réunions, militarisation du campus, harcèlements, stigmatisations et exclusions des leaders estudiantins, fréquentes descentes des forces de l’ordre dans le campus, traitements dégradants et torture des étudiants dans les commissariats, condamnations et détentions régulières des étudiants pour leurs opinions,fréquentes tentatives d’assassinats et exécutions extrajudiciaires… 

Pendant tout ce temps, comme dans tous les Etats totalitaires, on alterne le bâton, la carotte, car toutes les dictatures savent que les soulèvements de la jeunesse sont toujours difficiles à c o n t e n i r , puisqu’ils sont l’expression même du mouvement de la vie et du changement dans la société. La précarisation, la corruption et le clientélisme aidant, on aliène les jeunes et on les embrigade dans des associations où on les manipule, les amène à défendre le statu quo et à grossir les rangs de ces « militants fanatiques et électeurs itinérants » qui écument les villes et les villages en période électorale pour assurer des « majorités confortables » à des dirigeants illégitimes. Les victimes en sont-elles arrivées à aimer les bourreaux ? C’est en tout cas ce que nous font le croire les « résultats » des « élections » et le zèle de certains jeunes à défendre la gérontocratie gouvernante. 

Chants de sirènes

L’histoire a démontré que, victimes des manoeuvres et des manipulations des structures dictatoriales, les jeunes se sont souvent ralliés à certains leaders de mouvements politiques dont les objectifs douteux les ont conduits à des pratiques qui leur étaient aussi nuisibles qu’incompatibles avec leur idéal de changement de l’homme et des sociétés. On l'a vu en Allemagne avec les Jeunesses hitlériennes exaltant la rigueur et la pureté de la race aryenne, en Italie avec les Jeunesses fascistes substituant à la lutte des classes "la vigueur d'une jeunesse en corps sain et en âme saine" etc. Au Cameroun, en l’absence du culte et du triomphe du mérite, et de surcroît plus préoccupée par son propre avenir que par celui de la collectivité ou du reste du monde, la jeunesse cède aux chants des sirènes et çà et là champignonnent des associations clientélistes et alimentaires à la gloire du parti au pouvoir et du couple présidentiel : PRESBY, JACHABY, etc. Il y a quelques années, Le Messager disait en avoir inventorié près de 3700 ! L’isolement, l’aveuglement et le désespoir historiques de la jeunesse sont ainsi exploités et maintenus par la hiérarchie d’un parti politique imposant avec une main de fer une pyramide de classes d’âge à l’intérieur de laquelle les jeunes n’ont aucune chance à faire entendre leur voix ! Pourtant, le chômage et l'angoisse constituent aujourd’hui la préoccupation centrale des jeunes, qu’ils aient ou non fait leur entrée dans la vie active. Les étudiants sont soucieux de l’obtention des diplômes qui leur garantiraient peutêtre un avenir professionnel. Ayant remarqué que leurs enseignants « militent » ostensiblement dans le parti au pouvoir et signent souvent des pétitions pour que se perpétue le statu quo politique, la plupart, comme Faust, vendent leur âme au diable, quitte à être damnés pour l’éternité !

Ce faisant, ils ne vivent pas véritablement leur citoyenneté, car une citoyenneté authentique est une citoyenneté consciente, libre, responsable, dénuée de tout calcul égoïste. Elle ne s’exerce pas sous l’influence de la contrainte, de la manipulation, de la corruption, du lavage de cerveau et d’achat de consciences. Elle s’impose par une participation active et volontaire à la politique : conception, mise à jour et défense du contrat social incarné dans la Constitution ; élaboration de la loi comme expression de la volonté générale et garantie de l’Etat de droit ; implication dans la délibération publique; participation au suffrage universel.

La rhétorique incantatoire et faussement vertueuse de la jeunesse fer de lance de la nation, mais qui doit attendre que la mort fasse son oeuvre de nettoyage pour se frayer une place au soleil a fait son temps. La question de citoyenneté des jeunes n'est ni un problème ni une question de jeunes. Elle interpelle la société toute entière qui doit se remettre en question, se démocratiser, comprendre que l’aîné naît le premier et le sage n’importe quand et par conséquent, reconnaître et aménager dans le cadre d’un pacte intergénérationnel une place aux jeunes. Il est absurde qu’à l’âge de 18 ans on soit pénalement responsable et qu’on ne puisse être ni électeur ni éligible, c’est-à-dire jouir de sa citoyenneté. C’est donc la société et plus particulièrement l’Etat qui doit prendre des mesures visant à promouvoir et à faciliter la participation effective de la jeunesse à la vie publique.