Elle s’appelle Diane. A peine 16 ans. Elève dans un établissement scolaire de la ville de Bafia, elle a passé les congés de Pâques sur l’axe lourd qui traverse cette petite ville de la région du Centre, à vendre des mangues. Pour des raisons de saison. « C’est ce qu’on trouve maintenant. Quand il n’y aura plus de mangues pendant les vacances, je vais vendre autre chose », explique la jeune fille, plutôt surprise de se rendre compte que son activité retient l’attention. Motif assez simple : c’est depuis l’âge de huit ans qu’elle se livre à cette activité, au point où « la route » n’a plus de secret pour elle. C’est ainsi qu’elle « cherche » l’argent nécessaire pour assurer sa scolarité. Dès que le bus s’arrête, elle n’attend même pas la descente du convoyeur avant de sauter à l’intérieur, à la recherche de potentiels clients. Des gens exigeants, qui tournent et retournent la petite cuvette de mangues, avant d’acheter. Parfois en discutant le prix. Cela perd énormément de temps. Et cause parfois de sérieux désagréments. « Il est arrivé que le bus dans lequel j’étais entrée pour vendre m’emmène jusqu’au poste de péage avant de me déposer. Parfois même plus loin en fonction du bruit que les passagers font. Je rentre tranquillement à pied, en sachant que le chauffeur est méchant », tranche-t-elle pour minimiser les longs kilomètres qu’elle peut ainsi parcourir plusieurs fois par jour, lorsque la chance ne lui sourit pas. En fait, la scène est devenue tellement habituelle qu’elle n’attire plus l’attention. Au passage d’un poste de péage routier en mi-journée, de jeunes gens vendent en criant un peu de tout : ananas pelé, arachides bouillies, prune brûlée, bitter cola, … La société semble si satisfaite des prouesses des enfants qui font le commerce que de nombreux commentaires s’entretiennent sur les aptitudes des uns et les faiblesses des autres, sur le nouvel art de «tâcler »… Des fois que ces enfants pugnaces vous plongent les graines d’arachide carrément dans la bouche, à la satisfaction des parents fiers d’avoir accouché de vrais enfants ! C’est à peine qu’on réalise qu’à l’heure qu’il est ailleurs, leurs nombreux camarades d’âge se trouvent dans une salle de classe. Que le meilleur pour les tout petits est d’étudier ce qu’ils mettront en pratique une fois devenus grands. Comme Diane, l’univers des affaires chez nous est encombré de jeunes gens. 

A la gare routière de Bafoussam, de nombreux garçons de tous âges sont devenus des pièces maîtresses de l’activité économique. Emilien T., 14 ans, est un personnage théâtral. Avec une brosse à chaussures et deux boîtes de cirage, il arpente sous le soleil et la pluie les alentours de la rue des banques et propose de cirer les chaussures de tous ceux qui lui laissent la latitude de placer un mot. « Ça va vous rendre élégant le père », argumente-til, devant le scepticisme du passant qui ne comprend pas comment on veut cirer les souliers qu’il porte avec des couleurs douteuses. Parfois on accuse le climat qui ne laisse pas la chance aux chaussures de briller. Mais il insiste et finit souvent par avoir quelques clients ! Jude A., 13 ans, est quant à lui porteur. « La mère, je vous accompagne ? », demande-t-il régulièrement aux ménagères venues faire des emplettes. Comme les « pousseurs », il travaille mais avec ses « muscles ». A longueur de journée, il porte des sacs remplis de vivres ou de marchandises de toutes sortes sur sa tête, de l’intérieur du marché pour le bord de la route, dans l’attente d’un taxi. Peu importe le poids, il veut gagner de l’argent. 

Il explique qu’au départ, il allait à l’école à mi-temps et venait travailler dans l’autre fraction de la journée, question de trouver les moyens de subvenir à ses besoins. En tout cas, c’est l’idée que les parents lui avaient mise en tête au moment de lui demander d’aller « se débrouiller ». Depuis lors, il a pris goût et ne va plus à l’école. Sa mise prouve qu’il y a longtemps qu’il a perdu le réflexe de la sonnerie, depuis qu’il a été happé par les sirènes de l’argent et rêve de devenir aussi un jour riche, au point de se faire servir par des gens qui seront comme lui en cet instant. Certains jours de fortune, il peut rentrer avec 2000F, parfois plus. Seulement le malheur rôde aussi. Des femmes se plaignent des dégâts occasionnés sur leurs denrées au moment de la manutention par le petit porteur. Des fois, on accuse simplement les gens de son espèce d’avoir distrait une partie des biens contenus dans le sac, alors qu’ils ont été soulagés par des passants peu scrupuleux. Alors ils sont obligés de braver la loi des adultes, parfois le commissariat, d’où ils ne ressortent qu’après s’être délestés du produit de plusieurs jours de dur labeur.

De quoi les décourager ? Il suffit de discuter avec eux pour s’en convaincre. Avec les petits métiers, les enfants comptent « devenir quelqu’un » demain. Pour nombre d’entre eux, leur activité pluri forme représente une importante participation à la marche du pays. Il n’y a pas jusqu’aux jeunes filles qui passent devant les débits de boisson avec des corbeilles d’arachides sur la tête et sur lesquelles des adultes ramassent des graines au passage «pour goûter » qui ne croient que le petit commerce offre des voies de salut. Qu’à force d’économiser, il est possible  de disposer d’assez de moyens pour monter une vraie affaire « en ville », ou acheter un billet d’avion pour aller chercher fortune sous d’autres cieux. Les statistiques ne sont pas disponibles sur la question mais l’observation empirique montre que la plupart des activités informelles au Cameroun sont réalisées par les tout petits. Passé le temps dans nos villages où les jeunes accompagnaient les parents au champ ou au marché. Ils sont depuis lors devenus des « maîtres ». Et on les voit fouiller du «poss» (vieux objets en aluminium qu’ils fouillent dans les poubelles et les chantiers) pour placer auprès des revendeurs ou des fabricants de cocotte. De jour comme de nuit, plusieurs autres sont juchés sur des grosses motos dans les carrefours, dans l’attente des clients à accompagner. Dans le nord du Cameroun, ils sont souvent tellement petits qu’ils demandent aux clients de conduire eux-mêmes. Leur main d’oeuvre est également abondante dans les chantiers de construction et la vente ambulante des denrées alimentaires. Les amateurs des gargotes les rencontrent parfois, à des heures indues de la nuit, en train de servir ou de porter les casiers.

Déréglementation

Loin de nous l’idée choquante pour les parents que « les enfants doivent manger sans travailler ». Ou que dans un contexte difficile, ces parents qui ont déjà du mal à s’en sortir doivent travailler pour les envoyer éternellement dans une école où ils réussissent rarement à obtenir les diplômes qui leur ouvrent les portes du chômage. Certes les enfants doivent participer à l’activité économique. Seulement à notre sens, pour autant que les opportunités le permettent et que ce qu’ils font ne leur enlève pas rapidement leur enfance pour les plonger dans le dédale des combines adultes. Or la plupart du temps, ces enfants qui « se débrouillent » deviennent au gré des situations et des difficultés des adultes ratés, de qui il est difficile d’attendre un comportement citoyen. Les chemins de la prostitution, de la drogue et du vandalisme s’ouvrent pour les accueillir et on commence à crier à la grande criminalité. A voir de près, les jeunes ne sont que rarement les premiers bénéficiaires de leurs activités. Ils sont ici et là exploités par les adultes : non rémunération à leur juste prix pour ceux qui ont des patrons, soumission à des traitements inhumains et dégradants, orientation des fonds générés à d’autres fins pour ceux qui les remettent à leurs parents. La formule rituelle : « Je ne vais pas à l’école. Avec l’argent que je cherche, on envoie mes frères au lycée », explique clairement comment des parents optent de sacrifier certains enfants pour le bonheur des autres. Sans raisons objectives. On ne comptera pas les fois où cet enfant se brûle au feu en rôtissant les safous au bord de la route. Ou qu’il se corrompt proprement, délaissant le motif de ses sorties pour se livrer aux jeux de hasard ou à d’autres activités répréhensibles. Au quartier Briqueterie à Yaoundé, on raconte avec humour ou déshonneur selon les camps, l’histoire d’une jeune vendeuse de beignets de 15 ans. Très appréciée par sa mère pour ses performances chaque jour croissantes dans le placement des beignets de riz qu’elle fabriquait, une jalouse consoeur livra un jour son secret. Motivée par un acheteur par trop généreux, elle s’était rebellée sans qu’ils le sachent contre ses parents qui l’envoyaient braver les intempéries. Et ne sortait plus que pour aller déposer son panier de beignets quelque part où des gens mal intentionnés pouvaient ramasser quelques-uns, le temps de faire un tour dans le lit d’un mâle dans le voisinage et se faire une recette appréciable. Elle vendait vite et faisait des recettes supérieures aux prévisions, qu’elle attribuait aux largesses des gourmets, « très satisfaits par la qualité de ses beignets ». Prise de honte, sa pieuse mère a chassée cette jeune musulmane de la maison. Elle s’est retrouvée dans une gargote à servir des boissons alcooliques aux gorges assoiffées et à utiliser son corps pour survivre. 

On sera donc peu surpris que depuis que la crise socioéconomique a entraîné la déstructuration de la cellule familiale, les enfants soient devenus incontrôlables : ils font comme ils veulent, travaillent comme ils l’entendent et pour ceux qui se sont émancipés du joug ennuyeux des parents, recyclent le revenu dans la consommation de l’alcool, de la drogue, etc. Pourtant il suffit de se rappeler que l’enfant est « le petit de l’homme » pour confiner son occupation à ce qui permet de le prendre en charge et non le considérer comme une vache à traire. C’est dire s’ils doivent être éduqués et formés aux dures réalités du monde du travail, avant d’être injectés dans une sphère où les difficultés laissent des stigmates. Les parents, par opportunisme, tentent leur chance en laissant faire. L’Etat devrait-il croiser les bras ?