Divers mouvements de jeunes ont, indéniablement, une certaine expérience des luttes pratiques au cours desquelles ils ont prouvé d’indiscutables qualités d’endurance, et fait montre d’une incontestable conscience politique apte à formuler des exigences auxquelles les politiques des Etats se sont révélées inaptes à apporter des réponses satisfaisantes. Ces mouvements, toutefois, ont aussi montré leurs limites soit en péchant par une politisation outrancière, tous azimuts, du fait de laquelle ils ont pu être suspectés ou accusés d’allégeance politicienne, bien souvent à tort d’ailleurs ; soit en échouant à se départir de quelque étiquette ethnique vite accolée à tout ce qui, peu ou prou, gêne les pouvoirs publics, depuis l’ère coloniale. Affrontés à la nécessité d’une reconstruction de leurs mouvements divers, qu’ils soient liés à l’école ou non, les jeunes ont conscience qu’il n’est pas de lutte qui puisse être séparée et indépendante de la lutte globale de transformation profonde de l’Etat, du Pouvoir et de la Société. De même s’avisent-ils de ce qu’il n’y a pas de perspective libertaire pour leurs luttes diverses dans le noyautage pur et simple de leurs multiples organisations par les professionnels de la politique. Tout comme ils savent, d’expérience, qu’il n’est pas d’issue favorable à leurs luttes dans la recrudescence des hostilités ethniques. 

Les jeunes se doutent bien, en conséquence, de la nécessité de reconstruire un mouvement, non pas apolitique- c’est un non-sens antidémocratique -, mais apartidaire, et qui s’exige tel, résolument. Un tel mouvement prendrait pour point d’ancrage leur avenir, puisque c’est à quoi, il leur est demandé de songer, faute de les contraindre à en avoir une pensée déterminée ; dans un tel mouvement, ils se battraient pour une Ecole ou quelque autre institution de jeunes désorbitée de toute inféodation à quelque parti, confession ou secte que ce soit ; sans pour autant s’interdire, de faire de la politique, mais à titre personnel, puisque c’est le devoir de tout citoyen de participer à la marche des affaires publiques. En procédant de la sorte, les jeunes contribueraient à l’émergence d’une société faite non plus de sujets mais de citoyens, et à la renaissance d’une véritable société civile, et d’une opinion publique éclairée et exigeante. Et, faisant en sorte que plus rien ne soit comme aujourd’hui, ils prouveraient qu’une Société, un Etat et un Pouvoir autres sont possibles. 

L’enjeu du savoir Mais avant d’en arriver là, que de défis à relever, dans un contexte où l’école a cessé d’être la voie royale de l’émancipation collective et même individuelle, et où l’histoire pratique pourtant offre, pas seulement aux jeunes d’ailleurs, mais bien plus à eux qu’à tout autre, en raison de ce qu’ils sont l’avenir justement, le spectacle de mutations auxquelles presque nul n’est vraiment préparé, mais qu’il faut, de toute nécessité, assumer néanmoins. 

Déjà l’économiste Joseph Tchundjang Pouémi, dans un livre au sous-titre significatif (1) soutenait que les révolutions qui scandent l’histoire pratique des peuples ont pour moteur la monnaie, précisément la souveraineté monétaire. Et de dénoncer la double répression qu’elle subit en Afrique « à l’intérieur et de l’extérieur » ; puis de préconiser « l’intégration monétaire » du continent qui se ferait en promouvant « la créativité des citoyens », en démocratisant la propriété du capital, au prix de ce que le marxiste Samir Amin appelle « l’autocentration » et la «déconnexion » - dont le social démocrate J. Tchundjang Pouémi approuvait, sans réserve, le projet. Sans renoncer à ses thèses, du moins en toute vraisemblance, il constaterait à ce jour, avec Alvin Toffler (2) que le déclin de la civilisation industrielle s’accompagne de l’efflorescence de nouvelles forces, que des changements décisifs affectent la relation du savoir au pouvoir, que ce pouvoir lui-même subit des bouleversements consécutifs à ceux qui touchent au savoir, et à la nature du travail. Qu’il y a ainsi un « nouveau système de création des richesses fondé non plus sur le muscle mais sur l’intelligence. » ; qu’ainsi le travail lui-même n’ait plus guère rapport à l’objet, mais au sujet par la médiation de l’information et de la communication. 

Toffler identifie dans le savoir « la clef de la croissance économique au XXIème siècle. ». Il parle même de « l’économie du savoir », pour signifier bien davantage que l’identification qu’un Francis Bacon établissait déjà, au XVIIe S, entre savoir et pouvoir. Du pouvoir, dit Toffler, Bacon n’appréhendait ni la « qualité », ni les « liens » avec les autres « grandes sources du pouvoir collectif ». 

sources : la force ne fait pas mieux que servir à punir ; l’argent peut en outre servir à récompenser ; mais le savoir informe, au sens de donner forme, transforme et permet ainsi d’éviter « le gaspillage de la force et de la richesse ».Celles-ci ont des limites : la même force ne peut être utilisée en même temps et sous le même rapport par deux personnes différentes ; rendue à un certain seuil, elle peut même détruire ce à quoi l’on tient ; la richesse quant à elle ne peut tout acheter et se trouve exposée à l’épuisement ; mais en s’échangeant, en se partageant, le savoir se reproduit indéfiniment, s’enrichissant et se démocratisant à mesure qu’il se diffuse, passant des forts et riches aux faibles et pauvres, et réciproquement. 

Il n’en reste pas moins que, source du pouvoir des plus parcimonieusement et des plus mal distribuées, le savoir fait l’objet de luttes d’autant plus âpres qu’il est « le véritable levier du pouvoir », et en économie, « l’arme absolue. ». Ainsi peut-on voir que si l’accumulation primitive débute bien par la violence, si celle-ci persiste malgré l’avènement de la révolution agricole voilà plus de dix mille ans, elle décroît en devenant monopole de l’Etat : la force mue et le droit en devient le corrélat et la sublimation, à la faveur de la révolution industrielle. Celle-ci, à son tour, décline, et fait place à l’efflorescence de transmutations nouvelles. Elles affectent l’argent qui n’est plus exactement l’outil du pouvoir et du contrôle social que l’industrialisation a forgé. 

Les progrès technologiques successifs transforment la nature même du travail soumettant désormais la production de la richesse à davantage d’information et de communication. Or, impossible à un seul de se charger de savoir et de faire savoir. Aussi assiste-t-on à l’obsolescence de la séparation entre travail manuel et travail intellectuel, action et pensée : La vieille division que l’âge usinier avait établie entre les « têtes » et les « mains » est périmée. S’installe alors un nouveau système de création de la richesse fondé sur la technologie avancée, dans lequel s’opère une fusion du producteur et du consommateur que Toffler désigne du néologisme « prossumateur». 

Telle est cette marche du monde mené par le savoir qu’on ne pourrait que se condamner à la régression cauchemardesque en s’y soustrayant. Le pouvoir d’Etat qui s’y emploierait ne pourrait, de la sorte, que signer la condamnation de ses citoyens – qui de ce fait n’en seraient même plus : « Tout Etat qui maintient le savoir captif enferme ses citoyens dans un passé de cauchemar. ». A l’esprit, Toffler, il est vrai, a les anciens régimes dits communistes. Que les critiques qu’il leur adresse appellent des réserves, nul doute à cela ; l’intérêt pour sa riche et stimulante analyse ne devrait pas s’en trouver affecté pour autant. Ainsi instruit des enjeux du savoir à l’aube du XXIe siècle, comment ne pas comprendre les jeunes quand ils viennent à s’offusquer du peu de cas que certains pouvoirs publics africains font du rôle et de la place du Savoir précisément dans l’avenir dont ils se mêlent de rêver pour eux ? 

Notes 1. Tchundjang Pouémi (Joseph), Monnaie, Servitude et Liberté : La Répression monétaire de l’Afrique, Ed Jeune Afrique/Edition Conseil, 1981. NB : Cet ouvrage dont le contenu a longtemps fourni sa matière aux cours d’économie du Professeur Tchundjang a été écrit en mai 1979. Nous renvoyons aux pages 18, 28, 32, 230, 261 à 263. 2. Toffler (Alvin), Les Nouveaux Pouvoirs, (Powershift), Librairie Arthème Fayard pour la traduction française, 1991, soit un an après l’édition originale en anglais. Nous recommandons la lecture des pages 373 à 377 pour les douze caractéristiques du nouveau système de création des richesses ; et 629 à 638 pour les différences technologiques entre « la 2è et la 3è vagues. ».