Si nous avons décidé de présenter ici le livre de J.A. Mbembe publié en 1985, c’est parce que ce livre est important, puissamment utile et concrètement indispensable pour comprendre les problèmes d’une jeunesse africaine aujourd’hui écartelée entre des rêves éblouis et des désespoirs sans cesse accumulés. Disons-le sans ambages : Les Jeunes et l’ordre politique en Afrique noire est un chef-d’oeuvre qui devrait servir de socle à l’éducation des jeunes dans les institutions de formation, les cercles de réflexion et les mouvements de transformation sociale au service des générations montantes. 

Un chef-d’oeuvre d’analyse sociologique 

L’ouvrage est avant tout un chef-d’oeuvre d’analyse sociologique. Avec une remarquable rigueur et une impressionnante acuité du regard, le penseur camerounais y met en lumière les grands problèmes de la jeunesse africaine en les ancrant dans le contexte d’une Afrique de misère et de pénurie. Une société écrasée par ses dictatures politiques, gangrenée par une profonde décomposition morale et déchirée par un système d’antivaleurs qui ne permettent pas aux nouvelles générations de produire un projet d’espérance face aux défis du futur. A.J. Mbembe montre comment cette jeunesse sacrifiée n’a même plus de lieux d’éducation dignes de ce nom. Tout le système éducatif en Afrique étant livré à une dévaluation permanente du savoir et à une passivité chronique qui détruit tout sens d’innovation et interdit toute volonté de remise en question d’un ordre politico-social où le mensonge, le discours creux et les idéologies vides font la loi, il est difficile pour les jeunes de disposer d’un socle de créativité pour se construire euxmêmes et bâtir leur destin. L’Etat dictatorial, l’école en ruines et la société de pauvreté endémique ne sont pas des leviers pour libérer le génie créateur. Au contraire, dans la situation de l’Afrique, ils structurent des mentalités de défaitisme, de pessimisme, de fatalisme et de désespoir sans fond pour des jeunes livrés à eux-mêmes et à leurs désarrois. C’est à cette jeunesse que l’auteur ouvre des perspectives d’espérance et de transformation politique et socio-économique de l’Afrique. Prenant appui sur les attentes et les aspirations des jeunes ainsi que sur leurs expériences de lutte au quotidien contre la crise rampante et dévastatrice dont les générations montantes sont victimes, J.A. Mbembe dessine le nouveau cadre des changements profonds auxquels l’Afrique devra s’atteler d’urgence. A ses yeux, « les jeunes veulent le droit » ; il est impératif de construire de vrais Etats de droit en Afrique. Les jeunes veulent la prospérité et la liberté ; il est indispensable de les faire participer à la construction d’un ordre de production des richesses et de participation à une gouvernance de responsabilité et d’engagement politique créateur. Les jeunes veulent l’épanouissement individuel et l’innovation sociale ; il convient d’inscrire leurs énergies inventives dans les mouvements associatifs jouissant de tous les ressorts de l’autonomie et de l’inter-solidarité. Pour A.J. Mbembe, les réponses à toutes ces attentes des jeunes « imposent aujourd’hui de libérer l’activité et la créativité de tous les secteurs sociaux afin de limiter la mise en marge, l’aliénation et l’exclusion des peuples africains d’un monde qui avance contre eux. » Elles imposent une nouvelle vision d’une Afrique ouverte au pluralisme d’idées, aux initiatives novatrices, à l’intelligence et à une foi capable de conduire l’homme africain à prendre à bras-le-corps les problèmes de son insertion dans le monde d’aujourd’hui.

Un chef d’oeuvre d’intelligence politique 

Selon sa perspective de transformation sociale en profondeur, le livre de J-A Mbembe est aussi un chef d’oeuvre d’intelligence politique de la situation africaine. On y découvre tous les mécanismes par lesquels nos pays sont devenus des Etats criminels, des garde-chiourmes gouvernés par la politique du ventre, des lieux où « tout semble devoir être rapporté (…) à la bouche ou à l’oesophage », où « les motivations alimentaires constituent (…) la finalité de l’acte politique », avec comme conséquence l’étourderie, un Etat alimentaire, sans « construction rationnelle de la vie collective » ni « mécanismes consensuels qui doivent agencer les échanges sociaux. » Avec un tel Etat, la société africaine devient un royaume non seulement extraverti et aliéné de par ses structures de dépendance mentale et politique face aux maîtres qui ont octroyé ou concédé à nos pays des indépendances de pacotille, mais une société divisée contre elle-même. Une société où « l’ensemble des modes d’énonciation officielle du politique » n’est rien d’autre qu’une danse « de symboles apparents d’un rituel dont la fonction et les finalités se trouvent ailleurs, plus bas, là où se joue tout simplement la faim ou la satiété. » J.A. Mbembe note avec beaucoup de lucidité et de pertinence : « A travers l’univers alimentaire s’esquisse toute une compréhension des configurations sociales et politiques en Afrique. Au coeur de ces configurations s’affrontent ceux qui ont faim et soif d’une part et eux qui sont repus d’autre part. » Un tel monde de pénurie ne peut accoucher d’aucun développement durable ni d’aucun devoir d’espérance et d’optimisme. Il ne peut être qu’un monde de violences extrêmes et multiformes. Comme l’écrit l’auteur : « Au milieu de la pénurie elle-même aggravée par une répartition inégale de ce qui existe et l’absence de critères et de mécanismes de contrôle à son accès renaissent et s’accroissent les instincts d’agressivité. Ceux-ci sont retraduits sur le plan politique par des guerres, des hordes de réfugiés, l’arbitraire et les rapines. » L’enjeu de la transformation politique de l’Afrique réside dans le démantèlement d’une telle société de violence destructrice, dominée par la gastronomie de la pauvreté. Cela demande à la jeunesse plus que du courage et de la détermination. Il faut un réel renversement des valeurs, un retournement radical de la vision politique et une conversion de l’imaginaire en vue de construire l’Afrique nouvelle. C’est à cette tâche que devra être consacrée l’éducation des générations montantes, à tous les niveaux.

Un chef-d’oeuvre de scintillation littéraire et de magnificence du verbe 

Les Jeunes et l’ordre politique en Afrique noire est enfin une grande oeuvre de vitalité esthétique où scintillent à chaque page une inventivité verbale de haute tension et de grande magnificence. Un chef-d’oeuvre festif et fascinant par son verbe et son bonheur d’expression. Rarement un livre scientifique a su briller avec tant de force inventive et une telle esthétique d’architecture conceptuelle. J.A Mbembe s’y affirme comme un vrai maître du verbe et un exceptionnel virtuose du langage. Du début jusqu’à la fin de son texte, je me suis senti porté par une sublimité douce et une splendeur irradiante qui sont les signes d’un écrivain de première grandeur. Avec tant de qualités de force littéraire, de vision politique et d’analyse sociologique, on se serait attendu à voir le livre de Mbembe figurer dans les programmes de formation de toutes les Facultés et institutions de formation en Afrique. Il n’en est rien, malheureusement. Même au Cameroun, ce pays dont l’auteur est originaire, il est curieux de constater que le programme officiel d’éducation ignore ce chef-d’oeuvre de pensée et d’écriture, comme si l’auteur n’avait pas un message fondamental à livrer aux générations montantes dont il analyse les problèmes avec brillance, profondeur et maestria.

Exigence pour aujourd’hui Cinquante ans après nos indépendances, il est temps que l’Afrique mette cet ouvrage fondamental au centre de ses préoccupations d’éducation et de formation de la jeunesse. Les défis qui y sont mis en lumière, les idées qui y sont développées et les perspectives qui y sont ouvertes sont d’une brûlante actualité et d’une rayonnante fécondité. Il serait désastreux que la jeunesse actuelle n’écoute pas la voix d’un penseur qui a illuminé de son génie, voici déjà vingt-cinq ans, les enjeux les plus décisifs de la construction du futur de notre continent.