La politique touche à tout et tout touche à la politique. Dire que l’on ne fait pas de politique, c’est avouer que l’on n’a pas le désir de vivre. C’est pourquoi nous estimons qu’il faut, avant tout, se battre pour les libertés fondamentales, gage essentiel du succès matériel. » (Rapport présenté au 2ème Congrès de l’UPC, Eséka, 1952). Contrairement à ce qui est claironné à temps et à contretemps, il est impératif pour la jeunesse camerounaise d’avoir un intérêt avéré pour tout ce qui a trait à la politique. Cette posture lui impose de comprendre la politique dans son évolution et donc d’avoir une bonne maîtrise de l’histoire nationale, de s’affranchir du désert de la pensée et de s’organiser pour faire triompher sa cause en impulsant le changement.
Maîtriser l’histoire nationale Même si les contenus des manuels scolaires « véhiculent […] des modèles socio-culturels en rupture avec l’environnement écologique d’origine » (J.A. Mbembe, Les jeunes et l’ordre politique en Afrique Noire, éd L’Harmattan, Paris. p. 43), le jeune soucieux de servir la société se doit d’aller s’abreuver à la source des écrits des auteurs qui ont retracé l’histoire des luttes d’indépendance du Cameroun afin de s’appuyer sur des modèles pour construire un leadership fort. Aux Etats Unis d’Amérique par exemple, Barack Obama s’est longuement inspiré de l’histoire des valeureux combattants qui ont donné de leurs vies pour l’avènement d’une société de plus de justice, dans sa campagne politique. Le « I have a dream » de Martin Luther King s’est transformé chez lui en « Yes we can » ou en « Yes we did it ». On peut également évoquer l’expérience de Malcom X. Fervent adepte de son guide spirituel Elidja Mohammed, il a été un partisan de la loi du talion : « OEil pour oeil dent pour dent ». Il aura fallu qu’il aille à la source de l’islam à la Mecque pour se rendre compte qu’il était possible pour le Blanc et le Noir de vivre, marcher et manger ensemble. L’histoire nous enseigne qu’à son retour, Malcom X a complètement changé de posture pour se ranger dans l’action non-violente qui de l’avis de certains analystes, est la source de sa mort.
La connaissance de l’histoire a beaucoup inspiré les leaders de l’ADDEC lors des revendications estudiantines de 2005. Les principaux meneurs de ce mouvement s’étaient constitués, au préalable, un référentiel d’hommes de valeur, à l’instar de Moumié, Ouandié, Um Nyobé, Ossendé Afana… pour mener leurs revendications dans un esprit de non-violence pour le triomphe de la pensée intelligente au service de leur cause. Nous avions compris, puisant dans la pensée de Um Nyobé, que « parmi les mille manières de spolier un peuple de sa mémoire figure celle qui consiste à disqualifier ses luttes en leur affectant des significations différentes de celles dont il se réclame lui-même » (Achille Mbembe, Ruben Um Nyobe, Le problème kamerunais, ed. l’Harmattan, Paris, p. 9) La maîtrise de l’histoire est un moment important dans la recherche et l’affirmation de l’identité nationale en même temps qu’un devoir de mémoire.
S’élever sans s’évader Face aux fanatismes divers, les jeunes doivent «substituer à la tyrannie de la déraison le règne de la raison pour un nouvel aménagement de l’espace politique. » (Jean-Marc Ela, Le cri de l’homme africain, p. 15). Pour que se déploie un nouveau regard critique et constructif sur l’homme et la société, le jeune a besoin d’affranchir sa raison de la tutelle des opportunismes politiques et de tout manichéisme. C’est pourquoi l’exercice du leadership impose aux jeunes de faire preuve de réflexion, d’élévation et de lucidité : « Si la pensée est essentielle en l’existence humaine, c’est parce qu’elle nous donne l’aptitude à percevoir derrière l’illusion ; c’est parce qu’elle nous ramène constamment à l’essentiel dans l’ordre des sociétés humaines, c’est-à-dire à l’homme…Mais l’homme n’est pas un nomade clos. Il meurt de solitude comme du feu ou du froid, de la faim et de la soif. Si la pensée nous élève à l’intelligence de cette condition humaine, elle nous aidera à jeter les bases d’un développement alternatif fondé sur la solidarité humaine et dédaigneux de l’indifférence. Penser c’est prendre conscience ; c’est franchir les frontières de l’intelligence qui est parfois fulgurante, mais qui, bien souvent, n’est qu’une compétence spécialisée, une technicité campée sur une portion du territoire de la connaissance. La pensée comme acte de conscience s’élève sans s’évader, côtoie les cimes sans se dissoudre dans les nuées, prend du recul sans rien quitter, voit loin sans s’éloigner des choses. C’est pourquoi elle devine le futur sans être infidèle à hier et ramasse dans la vie de tous les jours les matériaux pour bâtir l’avenir » (Maurice Kamto, L’urgence de la pensée, Edition Mandara, Yaoundé, pp. 204-205). L’urgence de penser s’analyse dès lors comme une tâche critique, exigeante, constructive et responsable. Il s’agit pour le jeune leader de rechercher les faits derrière l’illusion, le sens et les significations derrière les faits, les enjeux de développement derrière les sens. En somme, la pensée est un acte de vie, un refus de mourir et une invite à la solidarité humaine.
Concevoir et mettre en oeuvre des organisations viables Les défis nouveaux auxquels la société camerounaise est confrontée exigent des leaders jeunes qu’ils soient capables de concevoir et de mettre en oeuvre des organisations viables. Pour le faire, ils ont l’obligation de comprendre leur environnement afin de conduire leur organisation vers le chemin de la revendication noble dont le centre d’intérêt est la promotion de l’humain. C’est par elles et par elles seules que les leaders seront en mesure d’apporter une différence positive. L’objectif n’est pas, pour les leaders, de construire une hégémonie mais de se mettre au service de leurs organisations et de les rendre fortes pour le présent et également pour le futur. On peut illustrer cette assertion par la vie de Um Nyobé et des autres valeureux combattants de la liberté qui ont créé l’Union des Populations du Cameroun (UPC) et lui ont donné une âme pour porter et conduire leurs revendications. Ce parti politique les a révélés au monde tout comme l’ANC a mis au devant de la scène Nelson Mandela. Si l’organisation est crée par les hommes, il n’en demeure pas moins vrai que l’organisation survit aux hommes. En clair, les leaders passent mais l’organisation demeure.
La manière avec laquelle l’organisation a été constituée peut laisser présager de son succès ou de son échec. Une organisation pensée par la base et proche d’elle a plus de chance de survie qu’une autre qui ne doit sa venue et sa survie qu’à la soif de caporalisation de la jeunesse par l’ordre politique gouvernant. C’est par leurs actes que les leaders se distinguent et que le groupe les reconnaît comme tels. Dans ce contexte, les leaders jeunes sont obligés de travailler pour se faire distinguer. Ils doivent être au service de l’organisation et non le contraire. Bien plus, les leaders ne doivent pas avoir autour d’eux des suivistes, mais des personnes capables de leur porter la contradiction dans l’intérêt supérieur du groupe. Les leaders doivent pouvoir changer, sinon ils seront évincés au profit de nouveaux leaders. L'adaptation aux situations nouvelles et l’esprit de souplesse sont pour eux des qualités de premières importances. Lors des revendications, le sens élevé de la méthode sera convoqué. Si l’organisation et la méthode avaient été présentes lors de manifestations de février 2008, les revendications des jeunes auraient connu un meilleur sort.
On pourrait, à ce titre évoquer l’expérience des leaders de l’ADDEC lors de la revendication d’avril et mai 2005. Cette organisation a été exploitée par les leaders estudiantins pour amener d’une part, le gouvernement représenté par le MINESUP à signer avec eux les accords du 6 mai 2005, et d’autre part le Chef de l’Etat à débloquer quatre milliards de francs CFA, devant servir à financer la recherche, pour sortir de la crise.
Susciter le changement Comme on le voit, les leaders jeunes sont ceux-là qui peuvent et doivent provoquer le changement. Dans un environnement dominé par la pauvreté des masses et la violation sans cesse croissante des droits humains, les savoirs accumulés aussi bien que l’organisation mise en place doivent servir de socle à la problématisation des difficultés rencontrées pour l’émergence des hypothèses de solutions. Ainsi que le démontre Alvin Toffler dans le Choc du futur (Editions Dénoël, Paris, 1971 p. 513), « Chaque société se trouve à la fois devant une série de futurs probables, un éventail de futurs possibles et de futurs préférables en compétition incessante. Canaliser le changement, cela veut dire en réalité essayer de convertir certaines de ces possibilités en probabilités qui font l’objet d’un consensus général ». Les leaders ne sont donc pas ceux qui imposent le changement, mais ceux qui font triompher les espoirs de changement portés par le groupe. De nombreux écueils sont à éviter dans ce processus : la manipulation politique qui est vite arrivée si les leaders ne font pas preuve de courage et de discernement et la récupération subséquente de la lutte par des individus sans foi ni loi ; l’infiltration du groupe par des agents doubles qui n’ont pas intérêt à ce que la situation change. D’où vigilance ! En somme, pour qu’un leadership jeune émerge dans notre pays, quatre préconditions au moins doivent être respectées : une bonne compréhension et une maîtrise de l’histoire nationale, loin de l’histoire officielle qui est enseignée aux jeunes à longueur de journée et qui est davantage l’histoire des vainqueurs ; l’urgence de penser qui doit les amener à interroger en permanence leur vécu pour faire la part des choses entre l’illusion et la vérité, les tentatives de manipulation et l’accompagnement véritable ; l’organisation d’espaces d’échanges et de négociation capables de porter et de faire aboutir leurs revendications et pour couronner le tout, l’aptitude à susciter le changement.

