Les modèles sont partout. Les animaux et les choses même en font partie. Dans Zarathoustra, Nietzsche qui veut pousser les hommes au dépassement de soi se donne pour modèle le soleil qui tire son bonheur du fait qu’il éclaire les êtres vivants. Gide qui aspire au même dépassement déclare : « Déplaçable horizon, sois ma limite ». Et les Lions indomptables ont pour modèle le roi des animaux. Les sociologues montrent que la culture d’une société, est un ensemble de règles, donc de modèles que la plupart des hommes de cette culture suivent. De leur côté, les psychologues nous disent qu’apprendre, c’est acquérir des modèles mentaux et être capable de s’en servir pour interpréter, et reconnaître des êtres, des faits, des textes, des idées des mots qui se rapprochent de ces modèles déjà enregistrés dans la mémoire à long terme. Ainsi conçus les modèles déterminent ce que nous sommes, ce que nous voulons devenir et ce que nous devenons effectivement. Dis-moi qui tu veux être et je te dirai qui tu dois imiter. Un phénomène d’une telle ampleur soulève des questions cruciales dont les suivantes : Qui ou quoi élire comme modèle ? Imiter, est-ce toujours un acte positif ? 

Le modèle comme abdication de la pensée Un allemand du temps du fascisme a dit : « Je n’ai plus de conscience, ma conscience, c’est Adolphe Hitler.» Quel tyran, quel dictateur, quel usurpateur de pouvoir, quelle manipulation de la constitution, quel massacre a manqué d’admirateurs en ce monde ? Ces admirateurs d’êtres sanguinaires sont des hommes ou des femmes qui ont placé un modèle dans leur tête. Ils n’ont plus de conscience à supposer qu’ils en aient jamais eu. L’admiration d’un modèle peut ainsi être une abdication de la pensée. La sociologie montre comment l’imitation et la pensée peuvent s’exclure. On commence à imiter dès la petite enfance donc sans pouvoir réfléchir, sans même savoir qu’on imite. Même à l’âge adulte nous continuons à imiter sans réfléchir. Nous imitons ce que nous avons vu à la télévision, nous imitons le plus grand nombre, nous imitons la mode pour nous dispenser de penser. 

Nous acceptons comme allant de soi ce que nous avons longtemps imité et ce que fait le plus grand nombre. Il me semble qu’il y a de l’imitation dans des phénomènes abominables tels que le tribalisme, le racisme, et même le génocide. Dans certaines circonstances –Dieu nous en préserve - celui qui a le courage de tuer le premier est aussitôt imité par des personnes dont certaines, hier n’auraient pas eu le courage de tuer un mouton ; et l’assassinat nourrissant l’assassinat, les massacres se multiplient pour balayer de la surface de la terre tout un peuple. Les jeunes en particulier imitent beaucoup sans réflexion. Dans les prisons certains apprennent le banditisme et sortent des pénitenciers plus criminels qu’ils n’y sont entrés. Les jeunes imitent le futile. Imiter demande de l’effort quand il signifie se dépasser pour ressembler à autrui. Refusant cet effort vers le haut, plus d’un jeune imitent l’aspect le plus superficiel de leurs modèles. Ils portent une tenue à l’effigie du joueur admiré, mais n’essaient pas de jouer eux-mêmes. Ils s’identifient à la vedette sportive ou musicale admirée, ils se croient devenus cette vedette, simplement pout avoir mis un T-Shirt orné de son image. Cette identification relève d’une admiration bestiale. Les termes idole et fan que beaucoup adoptent avec une fierté imbécile en disent long : on se dit « fan » d’un autre homme sans savoir que fan est l’abréviation de fanatique et que fanatique signifie attachement irraisonné et inconditionnel à un être. On se donne l’être admiré comme idole, sans savoir qu’on devient ainsi un idolâtre, l’adorateur d’un faux dieu. Cette idolâtrie vient d’une source impure de l’ignorance, de ce qu’un psychologue a appelé « le syndrome de l’impuissance apprise ». Le fan perçoit entre lui et son idole un abîme infranchissable. Le gouffre l’oblige à transformer la vedette en demi-dieu, et à considérer ses performances inaccessibles. C’est qu’il ne veut pas voir ou n’a pas vu le musicien ou le sportif à l’entraînement pour comprendre que leurs hautes performances sont les résultats d’un immense travail qui n’apparaît ni au podium, ni au stade. La télévision, unique source de culture de ces jeunes ne les abreuve que du sensationnel. Ces fans se comportent donc à l’égard du sport et de la musique comme tant d’autres à l’égard des études. Dans le domaine scolaire plus d’un échouent parce qu’ils raisonnent ainsi. « On réussit parce qu’on est doué, non parce qu’on travaille. Le travail qui d’ailleurs ne paye pas est le signe d’un manque d’intelligence. Or moi j’échoue, donc je ne suis pas intelligent. » Je me mets donc dans la peau d’un autre qui réussira pour moi. 

Une seconde attitude maladive du fan, c’est le monoïdéisme, l’idée fixe. Le fan se comporte comme si la seule valeur au monde était celle qu’incarne son idole, c’est-à-dire le plus souvent la vedette du sport ou de la musique. Trop de jeunes et même d’adultes se disent fiers d’être Camerounais quand et seulement quand l’équipe nationale ou même footballeur compatriote ont remporté une victoire dans une équipe étrangère ! La science, les arts, la technique, la politique, l’éducation, Bakassi, le progrès réel du pays et tout ce qui concourt à ce progrès les laissent indifférents. Ils refusent d’y penser. Leur nationalisme est faux. Ils croient aimer leur pays alors qu’ils n’aiment que le sport et ils n’aiment que le sport parce qu’ils y trouvent un grand plaisir. Ils sont confortés dans ce comportement parce qu’ils ressemblent au plus grand nombre. 

Imiter le refus d’imiter Les grands hommes, ceux qui méritent d’être imités, s’opposent absolument à la défaite de la pensée. Ils tirent leurs imitateurs vers le haut, parce qu’ils sont exceptionnellement exigeants envers eux-mêmes. Les grands hommes véritables peuvent même être des solitaires. Leurs idéaux sont si élevés qu’ils les éloignent du grand nombre, mais ils assument cette solitude. C’est le cas de Victor Hugo. Il jure de rester fidèle à l’idéal démocratique, quand même tous les opposants comme on le dirait aujourd’hui se seraient ralliés à Napoléon III qui avait renversé la République et restauré l’empire. Si l’on n’est plus que mille, eh bien, j’en suis ! Si même Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla ; S’il en demeure dix, je serai le dixième ; Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! Un personnage d’Eugène Ionesco illustre lui aussi, cet héroïsme solitaire. Dans une ville, tous les citoyens se transforment en rhinocéros. Le rhinocéros symbolise des maux tels que le fascisme auquel de plus en plus de personnes se sont converties un jour, l’esprit génocidaire, bref toutes mentalités à la fois moutonnières et sanguinaires. Quand il est resté le dernier homme après métamorphoses, il déclare : « je ne capitulerai pas ! ». Il jure de conserver son humanité. Il fait penser aux Hutus modérés qui ont sauvé ou refusé de tuer des Tutsi. 

Mais il faut se donner des modèles Qu’est-ce qu’un modèle ? Les modèles sont partout, nous l’avons dit ; mais qui mérite d’être imité ? Ce sont les hommes et les femmes qui nous montrent par leur réalisation des possibilités humaines qui existent en nous et que nous devons réaliser. Ils nous montrent, par leurs brillants exemples ce que nous pouvons accomplir. En les imitant, nous pouvons les dépasser ou rester inférieurs. Mais en les imitant, nous nous dépassons nous-mêmes. Le même Victor Hugo qui rejetait avec détermination l’idée de se rallier à Napoléon III s’est imposé un grand et stimulant modèle quand il a déclaré : « Je veux être Chateaubriand ou rien » Que faut-il imiter dans un modèle ? Non pas le futile, la manière dont ils se mouchent, mais ce qui fait leur grandeur. Imiter les pays occidentaux non dans leur mode de consommation mais dans ce qui les a rendus riches : la démocratie au plan politique, la science et la technique au plan culturel, la concurrence au plan économique, l’esprit du dépassement en général, c’est-dire l’effort le plus intense dans tous les domaines. Mais nos grands ne vont pas au-delà de l’étalage de leurs îlots de richesse dans notre mer de pauvreté. 

Les joueurs et les vedettes sont des modèles par les efforts qui les ont poussés au firmament où ils brillent. Ils sont des exemples entraînants même pour ceux qui ne veulent ni ne peuvent être de grands joueurs ni des stars de la musique. Mais, ce qu’il faut imiter en eux, ce n’est pas leurs gestes ni leurs vêtements, c’est leurs efforts, leurs efforts inlassables. Le romancier Balzac qui n’avait jamais gagné des batailles est devenu le «Napoléon des Lettres». Puissions-nous voir émerger dans notre pays les Lions Indomptables de l’informatique, de la littérature, des mathématiques, des entreprises, du commerce… ! Quel modèle imiter ? Pas nécessairement les stars, les héros, des saints. Nos proches, ceux qui ne sont pas trop éloignés de nous par leur performance peuvent nous stimuler parfois mieux que les grands qui sont trop au-dessus de nous. Nous pouvons même tenter de les atteindre et de les dépasser. Ils peuvent être nos challengers. Et certains penseurs nous recommandent d’avoir parmi nos amis des challengers qui s’efforcent de nous dépasser et qui sont des émules que nous voulons dépasser nous aussi. Il y a dans cette « amicale inimitié » comme le dirait Edgar Morin une belle stratégie de progrès. « Efforcez-vous de passer par la porte étroite. ». Ce qui est beau et grand, le grand nombre n’en est pas capable. Les vrais grands ne se conduisent pas comme les autres, ils s’éloignent de la foule. Ils aspirent à devenir des modèles, des sources d’inspiration pour la foule. Efforcez- vous donc, jeunes gens, de « passer par la porte étroite ». C’est un message de Jésus