De fait, Jean-Emmanuel Pondi, aujourd’hui Secrétaire Général de l’Université de Yaoundé 1 présente un parcours académique et professionnel que lui envieraient bien de ses pairs : le baccalauréat B en poche en 1977 au Lycée d’Etat Mixte Jean Perrin à Lyon 9e en France, il obtient une double licence en Sciences Economiques et Politiques à l’Université d’Etat de New-York à Buffalo, le Master of Science (MSc) à la célèbre London School of Economics en 1981, le Master of Philosophy (M. Phil) en Relations Internationales à l’Université Cambridge en 1984.
Né le 26 novembre 1958 à Nkongsamba, ce fils de diplomate est marié et père de 2 enfants. Il manie avec bonheur la langue de Molière et la langue de Shakespeare. Jovial et volubile, ce membre des Académies des Sciences du Cameroun est toujours soigné dans sa mise et indépendant dans ses prises de position. Cette dernière qualité en fait un chouchou des radios et télévisions nationales et internationales ainsi que des journaux et revues à l’intérieur comme à l’extérieur du triangle national. En sa quadruple qualité d’enseignant chevronné, de diplomate talentueux, d’analyste stratégique et de théoricien des relations internationales, Jean-Emmanuel Pondi compte à son actif une cinquantaine d’articles dans des revues spécialisées mais aussi et surtout de nombreux ouvrages dont : L’OUA : Rétrospective et perspectives Africaines en collaboration avec Maurice Kamto et Laurent Zang, Préface du Prof. Boutros Boutros Ghali, Paris, Economica, 1990, 338 pages; Une lecture africaine de la guerre en Irak (sous ma direction), Paris, Edition, Maisonneuve et Larose, 2003, 242 pages ; Le Secrétaire Général de l’OUA dans le système international, Préface du Prof. Ibrahima Fall, Yaoundé, Editions Clé 1996, 177 pages ; L’ONU vue d’Afrique (sous ma direction), Paris, Editions Maisonneuve et Larose, Afredit, 2005, 350 pages ; Barack Obama, de l’interrogation à l’admiration, From question to admiration, Editions Clé, 2009, 112 pages. C’est la fois auprès d’un homme pétri de science et ouvert aux jeunes, d’un globe trotter toujours entre deux avions, d’un consultant dont l’avis est recherché par de nombreux organismes internationaux que nous sommes allés solliciter des éclairages sur la problématique de la jeunesse dans son ensemble.

Ecovox : Comment appréhendez-vous la notion de la jeunesse et quel intérêt avez-vous pour cette tranche d’âge de la population camerounaise ? 

Jean-Emmanuel Pondi : Il me semble qu’on ne peut pas passer 24 ans dans le domaine de la formation universitaire si on n’a pas un intérêt réel et profond pour les questions de l’avenir, c’est-à-dire pour celles qui touchent les jeunes des générations qui sont appelées à prendre notre relève et à gérer notre pays demain. Pour bien comprendre ce que c’est que la jeunesse, il faut aller au-delà des slogans du genre, « la jeunesse est le fer de lance de la nation ». Cette perception est davantage politique que véritablement enracinée dans le vécu de tous les jours. La jeunesse est un état transitoire. Autrement dit, les jeunes d’aujourd’hui, s’ils ont de la chance, seront les vieux de demain tout comme les vieux d’aujourd’hui étaient les jeunes d’hier. Je milite pour une approche définitionnelle fluide qui ne cherche pas à opposer les jeunes aux vieux. Je pense qu’une telle opposition ne résiste pas au test du temps puisque tout dépend du moment où on analyse l’état du groupe de personnes considéré. En tout état de cause, les jeunes seront peut-être vieux mais les vieux, eux, étaient jeunes. Pour moi, il convient de regarder les jeunes et les vieux sous le prisme de la complémentarité, les premiers ayant la force mais pas toujours l’expérience, les seconds l’expérience et plus la force. 

Ecovox : Cette complémentarité rêvée a volé en éclats en février 2008, lorsque les jeunes sont descendus dans la rue et ont contesté avec véhémence la gestion de la cité par leurs aînés. Quelle lecture faites-vous de cette passe d’armes ? 

J.E.P : Nous sommes confrontés au quotidien à des formes de contestation plus ou moins ouvertes de la jeunesse estudiantine. Plus globalement, ce n’est pas en février 2008 que les jeunes ont commencé à avoir des problèmes. Il y a un malaise de la jeunesse, il y a un mal-être de la jeunesse, il y a un mal-vivre de la jeunesse et prétendre le contraire serait malhonnête. Quand vous observez les jeunes dans la vie courante, vous ne pouvez pas ne pas remarquer qu’ils sont aux prises avec les problèmes de chômage de communication avec les adultes et de réalisation de soi. Quand vous vivez au sein de l’Université, vous vos rendez compte qu’il y a un problème de pauvreté ambiante et qu’il est difficile de s’épanouir intellectuellement sans un minimum vital. 

Ecovox : Avez-vous le sentiment qu’il y a une réponse globale à cette question de précarité que posent les jeunes ? Et leurs propres comportements et ambitions indiquent-ils la direction à prendre pour l’avènement de la bonne gouvernance ? 

J.E.P. : Je crois que les jeunes sont par définition en général démunis pour la simple et bonne raison qu’ils n’ont pas eu le temps d’accumuler quoi que ce soit. C’est progressivement et à la sueur de leur front qu’ils seront à même de mobiliser un capital et d’acquérir de l’influence. Dans cette quête de l’avoir, ils ont tôt fait d’oublier l’être. Certains jeunes sont prêts aujourd’hui à vendre père et mère pour acquérir des biens. Bien plus, si on leur en donnait la possibilité, ils feraient exactement la même chose que leurs aînés qu’ils critiquent aujourd’hui : ils répèteraient systématiquement leurs mauvaises actions. On sent chez eux comme une envie et une convoitise. Ce n’est pas nécessairement le désir de faire mieux pour la patrie et le continent qui les motive dans leurs revendications, mais l’engouement pour le remplacement de ceux qui sont aux affaires. Ce constat a de quoi inquiéter. D’autres jeunes, peut-être plus nombreux, se sont laissés aller au découragement : ils n’ont pas trouvé d’emploi à la sortie de l’université ; ils vivent encore sous le toit paternel à un âge où ils devraient se marier ; ils se sont investis, sans succès, dans de petits métiers. Le quotidien, pour eux, est loin d’être un long fleuve tranquille. 

Ecovox : Devant une telle crise de valeurs et de perspectives, l’éducateur que vous êtes a-t-il des pistes de solutions, voire des conseils à proposer à la jeunesse ? 

J.E.P. : La première chose à dire à la jeunesse aujourd’hui c’est de ne jamais baisser les bras. Il ne faut jamais dire qu’une situation est insurmontable. En toutes circonstances, on a toujours la liberté de choisir. Même le prisonnier a une liberté fondamentale, celle de se laisser vivre ou de se laisser mourir. Personne ne peut la lui enlever. Ce n’est pas simplement une posture philosophique, c’est un état d’esprit. Une fois qu’on se dit et qu’on se croit « fini », ou qu’on ne représente plus rien, alors on se comporte de manière à donner raison à cette présupposition. C’est pour cela qu’il faut éviter de dire et de croire qu’on ne peut rien. L’interrogation toute camerounaise « on va faire comment ? » est catastrophique parce qu’elle induit le défaitisme et le misérabilisme. La norme des choses dans ce cadre, c’est l’impuissance, l’incapacité à changer quoi que ce soit. Quand on est jeune, la capacité de se rebeller contre l’ordre établi n’est pas une abomination. La deuxième chose, c’est l’esprit critique. L’analyse critique à laquelle les jeunes doivent être initiés consiste à les entrainer à voir en toute chose le côté positif et le côté négatif et à proposer des solutions pour avancer. Il n’est pas étonnant que le jeune à qui on a inculqué cette méthode de penser cherche à l’appliquer aussi bien sur le campus que dans la vie courante. Une université où il n’y a rien, où rien ne se passe et où il y a l’unanimisme est une université morte. La posture d’irrévérence chez les jeunes n’est pas un crime. Dans certains cas, il s’agit d’une norme, parce que quand on est jeune, on doit penser pouvoir changer le monde. Toutes les générations de jeunes doivent être habitées par ce désir de transformation de leur société et non par un conformisme moutonnier. Cela exige de nous les pédagogues que nous recentrions nos approches d’enseignement et que nous ne condamnions pas nos étudiants à répéter nos cours comme des perroquets. La troisième chose, c’est l’approche de résolution des problèmes. Les jeunes doivent être capables devant un problème donné, de se poser des questions pour le résoudre et non d’attendre qu’une réponse tombe du ciel. Si l’attentisme plombe les énergies créatrices des jeunes, il continuera de les hanter dans leur vie d’adultes. Certains adultes aux affaires aujourd’hui portent en eux les séquelles de cette inconsistance. Devant un problème économique auquel ils auraient pu chercher et trouver une solution, ils disent attendre leurs supérieurs hiérarchiques qui à leur tour attendent le Fonds Monétaire International (FMI). Il faut sortir de ce cercle vicieux. Pour le faire, il faut dès aujourd’hui apprendre aux étudiants à innover, à penser, à créer, à imaginer des solutions aux problèmes, à anticiper. Une fois que l’on a une masse critique d’étudiants capables de réfléchir par eux-mêmes et de prendre des initiatives, on est sur le bon chemin pour résoudre les problèmes de la nation et partant, de l’Afrique.

Ecovox : Amener les jeunes à se départir de l’esprit défaitiste pour prendre en mains leur destin pose le problème de la qualité des enseignants chargés de leur édification intellectuelle. La crise à laquelle les jeunes sont confrontés ne cache-t-elle pas une crise de modèle dans le corps même de ces enseignants ? 

J.E.P : Le modèle ne se décrète pas. Il s’impose par la manière d’être et de faire. C’est un peu comme le charismatisme. On ne se déclare pas charismatique. On est vu comme tel par les autres. Dans la communauté universitaire camerounaise et africaine, les jeunes savent bien qui est qui. Ils savent eux-mêmes qui sont leurs modèles à partir de leurs critères à eux. Mais leur éventail de choix n’est pas large. Je ne veux pas me transformer en donneur de leçons encore moins en moralisateur mais il y a aujourd’hui beaucoup de gens qui sont entrés dans notre profession par effraction. N’ayant rien trouvé de mieux ailleurs, ils se sont retrouvés là par hasard et affichent un comportement incompatible avec la déontologie du métier. Pourtant, être enseignant, c’est un sacerdoce, exactement comme si on était dans un monastère. D’ailleurs, les universités au départ étaient des monastères et les enseignants, des moines. Cela veut dire que c’est l’idée de sacrifice de soi au profit du savoir et de la pédagogie qui est au coeur de la fonction enseignante. Cet esprit est loin d’être partagé aujourd’hui et c’est ce qui explique la réticence des étudiants à admirer certains d’entre nous. 

Ecovox : Et vos modèles à vous, quels sont-ils ? Peut-on les proposer aux jeunes pour les aider à grandir et à se tailler une place au soleil ? 

J.E.P : Moi je crois que la jeunesse africaine n’a pas besoin qu’on lui impose des modèles. Elle a les siens. Avec ou sans nos indications. Quant à moi, le modèle politique qui me marque, c’est Nelson Mandela. Voilà un homme qui a pendant 27 ans vécu dans sa chair et dans son âme les affres de la pridre qu’il n’existe pas, tant les faits sont têtus et leurs conséquences gravissimes pour la formation de la jeunesse. Face à cela, je me suis fait le devoir de dénoncer ce qui se passe et surtout, de préconiser des esquisses de solutions. Mais avant cela, j’ai tenté de comprendre le phénomène : que veut dire harcèlement sexuel ? Quelles en sont les causes ? Quelles en sont les conséquences à long terme pour l’Université, notre pays et pour l’Afrique ? Quelles voies de recours et de secours existent pour les victimes ? Je me suis focalisé dans mon analyse sur la relation enseignants-étudiantes bien qu’on m’ait signalé d’autres axes qui auraient également pu attirer mon attention. Mais je considère que le prisme que j’ai choisi est significatif et productif. Sans forfanterie aucune, je crois avoir fait oeuvre originale : c’est la première fois, à ma connaissance, qu’un tel problème est examiné, non sous forme de lamentation stérile ni d’accusation facile mais d’analyse froide. On y trouve des adresses d’organismes susceptibles de venir en aide aux victimes. J’y propose la création à l’Université d’une structure légère pour statuer rapidement sur les cas avérés. Si ce mécanisme que je place sous l’égide du recteur est mis en place et prend des sanctions rapides et fortes, les dénonciations vont se faire, les coupables vont être dévoilés et les sanctions vont tomber. Le climat de la formation des jeunes n’en sera qu’assaini.

Ecovox : Dans vos rapports avec les jeunes, les mettez-vous face à leurs responsabilités ? Leur faites-vous comprendre que ce pays est le leur et qu’ils doivent le construire au lieu de se laisser fasciner par les sirènes de l’émigration ? Leur expliquez-vous qu’ils n’ont pas que des droits à revendiquer mais qu’ils ont des devoirs à assumer ? 

J.E.P. : Aussi incroyable que cela puisse paraître, les cours d’éthique comportementale, morale et sociale que nous suivions par le passé ont, pendant un certain temps disparu des curricula. Ce n’est que très timidement que l’éducation à la citoyenneté refait surface mais sans épouser les contours du civisme et des fondamentaux qui doivent structurer les rapports entre les citoyens. Dans ce contexte où l’instruction et l’éducation ont du mal à s’harmoniser, il est difficile d’assurer la formation globale des jeunes. La responsabilité de cette situation incombe aussi bien aux familles qu’à l’école. L’éducation commence dans le cocon familial avant de se poursuivre à l’école. Or le constat aujourd’hui est à la démission des parents et à la crise de l’école formelle. Il faut en appeler au sursaut général pour que quelque chose puisse changer. Si avant 10 ans les fondamentaux ne sont pas donnés aux enfants, il sera très difficile de rectifier le tir après. Nous récoltons au niveau de nos universités les graves conséquences des carences survenues 15 ou 20 ans plus tôt dans la formation des enfants. Comment est-ce que je réagis personnellement face à cette situation ? Eh bien, j’exploite toutes les opportunités qui me sont offertes pour rencontrer les jeunes et leur parler en direct. La semaine dernière, j’étais à l’Université de Dschang. Déjà en 2007, j’y avais prononcé une conférence au cours de laquelle j’avais exhorté les jeunes à sortir de l’attentisme et à agir en utilisant les moyens qui sont les leurs. Quelle n’a pas été ma surprise de constater qu’ils ont créé un centre de lecture africain et qu’après trois ans de fonctionnement, ils ont organisé 22 conférences, une douzaine d’animations dans les lycées et collèges et qu’ils reçoivent gracieusement de partout des livres et autres documents. Voilà l’exemple de jeunes qui ont décidé de se prendre euxmêmes en mains sans attendre on ne sait quoi d’une quelconque « divinité ». On n’a pas besoin d’être nécessairement riche pour faire ce qu’ils ont fait. Ma philosophie est donc simple et s’énonce comme suit : face à un problème, je dois me poser la question de savoir qu’estce que je peux faire même avec le peu de moyens dont je dispose. Je dois aussi me demander si je fais partie du problème ou de la solution. Ces questionnements, beaucoup de gens refusent de se les poser. Au contraire, ils s’enferment dans des stratégies d’évitement, de fuite en avant et de faux-fuyant. Ils rejettent systématiquement la faute sur les autres. Quand des jeunes se laissent séduire par les sirènes de l’émigration, on ne peut être qu’abasourdi car ni l’Europe ni l’Amérique ne sont des paradis. En leur disant que tout est merveilleux là-bas, nous contribuons à faire prospérer en eux cette illusion que la solution à leur problème est dans la fuite.

Ecovox : Le comportement de fuite, la mentalité d’assisté et même le manque d’estime de soi ne sont-ils pas imputables à une absence de culture entrepreneuriale dans notre système éducatif ? 

J.E.P. : J’ai la chance d’avoir visité 34 des 54 pays d’Afrique pour l’instant. Je suis par conséquent en mesure de comparer les systèmes éducatifs africains. Pour moi, le Cameroun n’a pas de problème en termes de configuration de son système éducatif. Le problème, c’est l’utilisation qui est faite des structures mises en place. Quand un jeune frais émolu de l’Ecole Nationale Supérieure Polytechnique est recruté pour travailler aux Impôts par exemple, il n’y a aucune adéquation entre ce qu’il sait faire et ce qu’il est appelé à faire. Plus grave, sans que compte soit tenu de son expertise, il est parfois éloigné, par nomination, de son domaine de spécialisation pour être davantage fragilisé et mis aux ordres de la hiérarchie. N’importe qui ne peut pas faire n’importe quoi et un décret n’y changera rien. Un médecin généraliste ne peut pas faire le travail d’un cardiologue et ce dernier faire office de gérontologue. Notre société doit se bâtir sur le mérite et sur le principe de l’homme qu’il faut à la place qu’il faut. Ces vérités d’évidence, les jeunes doivent les assimiler et les défendre contre tous les prédateurs du développement et de la démocratie