Les rites sont définis de façon globale par le Dictionnaire Encarta 2009 comme étant des « cérémonies solennelles inscrites dans la vie sociale ou religieuse d'une collectivité, au cours desquelles les participants effectuent des pratiques réglées ou prononcent des discours prescrits par la tradition. » Les rites existent donc dans toutes les sociétés du monde et aucune ne peut même s’en passer. Il s’agit par exemple des rites de naissance, de mariage, de d’enterrement, de veuvage. Les rites sont pratiqués même dans des communautés restreintes et surtout dans les communautés religieuses. Certains pensent ainsi que les rites sont essentiellement religieux. D’où cette définition du dictionnaire Universel : « ensemble des cérémonies en usage dans une religion ». On peut ici parler des rites de baptême, des messes ou encore de la fête de Noël. L’anthropologue français Jean Cazeneuve insiste sur le caractère fantaisiste, voire irrationnel des rites lorsqu’il écrit : « Dans le langage courant, ce terme désigne toute espèce de comportement stéréotypé qui ne semble pas être imposé par quelque nécessité ou par la réalisation d’une finalité selon des moyens rationnels. » Tous les rites obéissent-ils à cette logique ?

Quoi qu’on dise des rites, que l’on soit en leur faveur ou en leur défaveur, les rites sont une réalité immanente à nos différentes cultures. Ils ont donc forcément leur place dans la société. Quelle peut donc être leur utilité ? Les rites sont un facteur d’identification des membres d’une même communauté. Des signes rituels permettent ainsi à ces membres de se reconnaître entre eux mêmes s’ils ne se connaissaient pas auparavant. Cela semble très courant dans les cercles ésotériques. Et surtout, les hommes d’un groupe tiennent à leurs différents rites pour s’assurer de la survie du groupe à travers les âges. On peut donc ici dire que les rites contribuent à la survie de la culture des différents peuples.

L’ethnologue français Arnold Van Gennep (1878-1957) distingue dans tous les différents «rites de passage»trois phases essentielles : la phase préliminaire, la phase liminaire et la phase post-liminaire. Comment se déclinent ces différentes phases à travers les rites pratiqués chez nous ?

La phase préliminaire

Van Gennep l’appelle également « phase de séparation ». Il la définit comme étant la phase « durant laquelle l’individu se défait de son statut antérieur ». Lors des rites de veuvage, la veuve doit donc ici se débarrasser de son statut de femme mariée car elle vient de perdre son époux. Dans la quasi totalité des cultures, la femme doit poser un certain nombre d’actes, adopter un ensemble de comportements dès qu’elle apprend la mort de son mari. Ce sont ces comportements qui prouvent qu’elle a changé de statut. Le visiteur averti, c’est-à-dire celui qui connaît en quoi consistent ces rites, peut dès lors identifier aisément la femme du défunt même s’il ne la connaissait pas du vivant de son mari. Elle doit par exemple se déchirer les vêtements, marcher pieds nus, se débarrasser de ses bijoux.

S’il s’agit plutôt du baptême, cette phase correspond à la préparation pour entrer dans le royaume des cieux en naissant de nouveau. Le futur baptisé doit suivre les cours de catéchèse, se soumettre aux différents examens de passage et les réussir, coudre une tenue de cérémonie conforme aux exigences de l’Eglise et de la société, choisir son parrain ou sa marraine…

Les rites de mariage n’échappent pas à cette règle. La préparation du mariage proprement dit prend parfois des années. Les futurs époux doivent apprendre à se connaître et à s’apprécier. C’est le temps des fiançailles. Ils doivent se présenter dans les différentes familles et convaincre les uns et les autres qu’ils ont les moyens de vivre ensemble le restant de leur vie. Tous les rites ont ainsi une phase préparatoire qui précède la phase d’exécution. En quoi consiste cette deuxième phase ?

La phase liminaire 

Ce qui domine à ce niveau des différents rites, c’est la marginalisation dont est victime celui qui s’y soumet. C’est donc à juste titre qu’Arnold Van Gennep l’appelle la « marginalité ». C’est, dit-il, « une période de transition allant souvent de pair avec la suspension des contacts sociaux normaux ».

Lors du veuvage par exemple chez les Baleng de l’Ouest Cameroun, la veuve doit, dès la première nuit après la perte de son époux, dormir devant sa porte. Et si le défunt avait plusieurs femmes, toutes ces femmes doivent se rassembler devant la porte de la première femme pour y passer la nuit. Dans la plupart des cultures, les veuves sont autorisées à dormir à l’intérieur de la maison, mais couchées à même le sol ou sur une bâche très légère. Les autres membres de la famille peuvent se permettre de dormir dans un lit s’ils le jugent nécessaire. Ils conservent la possibilité de choisir, mais pas la veuve.

Il y a de cela quelques temps, une de mes connaissances a été ordonnée prêtre. Deux jours avant son ordination, il était impossible de le voir, de lui parler, même au téléphone. Il était totalement soustrait de la société et confisqué par l’Eglise. Cette restriction s’imposait à tout le monde, y compris aux membres les plus proches de sa famille tels que son père et sa mère.

La mariée doit souvent et même presque toujours se soumettre au même traitement, surtout quand il faut célébrer le mariage religieux. Le marié, dit-on ne peut voir sa dulcinée qu’au début de la messe lorsque celle-ci lui est amenée par son père. La mariée doit donc se soustraire de la vue du grand public et même de son prétendant pendant les heures qui précèdent la cérémonie. Il semble qu’une malédiction frappera le couple si le marié ne consent pas à respecter cette règle.

Cette marginalisation est très présente dans les rites célébrés dans nos cultures traditionnelles. C’est le cas lors des rites de succession dans de nombreuses chefferies et surtout dans les chefferies de l’ouest Cameroun. Lorsque le successeur du défunt est « arrêté », il est interné pendant des semaines (généralement neuf semaines) dans un endroit tenu secret. Seuls quelques notables parmi les plus grands peuvent lui rendre visite. Et là encore, ceux-ci doivent avoir un rôle à jouer dans le processus de son initiation. Sa sortie en public le jour de son intronisation correspond au début de ce que Van Gennep appelle la phase post liminaire d’un rite.

La phase post liminaire 

C’est la dernière phase d’un rite. Van Gennep appelle cette dernière étape « l’agrégation ». C’est la phase « qui correspond à la réadmission de l’individu au sein de la société avec son nouveau statut », précise-t-il.

Au matin du premier jour de cette étape terminale, la veuve doit se débarrasser de tous les vêtements et autres objets utilisés depuis la mort de son mari. Ceuxci sont entassés et brûlés, y compris son lit, ou plutôt le lit qu’elle a utilisé pendant ses ébats amoureux avec son défunt mari. La veuve est conduite ensuite dans le cours d’eau le plus proche où elle est « lavée » au fin d’être débarrassée de toutes les impuretés éventuelles héritées de son ancien statut.

Les mariés retrouvent une vie normale à la fin des cérémonies de leur mariage. Ce qui change en eux, c’est leur nouveau statut. Ils ont abandonné derrière eux le célibat et sont maintenant liés l’un à l’autre par un contrat, pour le meilleur et le pire théoriquement jusqu’à la fin de leur vie.

Le chef qui sort du La’akam redevient un homme public. Il est désormais fréquentable, à condition pour le visiteur de tenir compte de son nouveau statut. Il faut par exemple demander l’audience avant d’être reçu et savoir qu’on ne se rend jamais à la chefferie les mains vides.

Le prêtre après son ordination peut à nouveau parler à sa famille et à ses amis. Il est cependant désormais un serviteur de Dieu et doit par conséquent s’occuper prioritairement non pas des problèmes de sa famille ou de ses amis, mais des problèmes de son Eglise et de ses fidèles. Il a la charge des brebis qu’il doit conduire à bon port.

Voilà en quoi consistent les différents rites auxquels nous sommes quotidiennement soumis à la lumière du schéma ternaire de l’anthropologue français Van Gennep, schéma qui comprend les phases préliminaire liminaire et post liminaire.