La première dimension est spirituelle : elle consiste à donner un sens à la rupture des relations humaines qu’est la mort grâce à une réorganisation de la vie sociale à partir d’une certaine vision de l’au-delà et de ses harmoniques.
La deuxième dimension est éthique : elle concerne les valeurs sociales sur lesquelles une communauté historique cherche à recentrer l’attention pour refonder l’être-ensemble à l’occasion de la situation-limite par excellence qu’est la mort comme tragédie et comme espérance.
La troisième dimension est esthétique : elle module une certaine transfiguration du deuil, de la souffrance et des douleurs de la rupture en une réalité nouvelle dominée par le plaisir, la joie, l’éclat et le bonheur de vivre.
Rites de veuvage : une dynamique spirituelle pour vaincre les épreuves et la mort
Quand on regarde attentivement la structuration des rites de veuvage et les scansions qui rythment leur organisation dans les sociétés africaines, on ne peut pas ne pas voir qu’ils sont dans leur essence une réponse spirituelle à la mort comme mystère et comme tragédie. Une enquête diligentée par une équipe de sociologues sous l’impulsion du Cercle International pour la Promotion de la Création (CIPCRE) au Cameroun a mis en lumière ce fait fondamental : dans chacune de tribus où l’enquête a été menée, la question de fond des rites de veuvage est celle de la compréhension que les acteurs sociaux ont du passage de l’ici-bas à l’au-delà. Les rites révèlent les interrogations et les espérances des hommes et des peuples. Ils disent les perceptions de l’autre monde et les manières d’en articuler socialement les dynamiques avec l’identité individuelle et collective ici et maintenant.
Au moment où la mort surgit dans un couple et fauche l’un des conjoints, ce n’est pas seulement celui qui survit ou celle qui doit continuer à vivre qui est frappée dans les profondeurs de son être par l’angoisse de la mort. C’est la famille dans son ensemble et le corps communautaire qui se trouvent devant la béance tragique de la disparition d’un membre de son propre corps. Les questions immémoriales posées par la tradition jaillissent de la conscience collective et de l’inconscient social : y a-t-il rupture totale entre ce monde-ci et l’au-delà ou existe-t-il des liens vitaux essentiels qu’il convient de renouer, de redynamiser et de redéployer ? La mort est-elle un drame irrémédiable de la décomposition physique du corps ou est-elle un chemin vers une autre destinée ? Sommes-nous devant un non-sens absolu ou sommes-nous en face d’un insondable sens qui enveloppe et illumine la face cachée de l’existence ?
Devant ces questions, les réponses spirituelles immémoriales font surface et prennent corps dans des rites ancestraux. Elles donnent globalement de la mort la figure non pas d’un néant macabre et d’un absurde trou noir, mais celle d’un transfert vers une nouvelle vie, vers une autre sphère de destinée, comme aurait dit le philosophe camerounais Kotto Essome. Dans cette réponse, il n’y a pas lieu de penser qu’il y a rupture entre les vivants et les morts. Il n’y a pas rupture, il y a plutôt lien vital. Ou plus exactement : il y a un réseau énergétique à penser et à vivre non pas comme pure et simple continuité, mais comme dynamisme d’un mystère que seuls les grands symboles ritualisés peuvent actualiser et dynamiser en tant que principe de fécondation de l’ici-bas par l’au-delà, du visible par l’invisible, du monde des mortels par la haute sphère des ancêtres avec toutes les forces et les puissances de vie qui le fertilisent.
Les rites sont des instances de cette symbolisation
porteuse de nouvelle vie. D’où le recours permanent, pendant
la période du veuvage, aux rythmiques qui ouvrent
l’ici-bas à l’au-delà
- les gestes significatifs comme ceux du contact direct
avec le sol pour communier avec les forces telluriques,
des mimes des rapports érotiques comme sources fécondatrices
pour une nouvelle vie, de la mortification du
corps pour qu’il se laisse habiter par les esprits de l’autre
monde, de la redécouverte de l’eau dans son caractère purificateur
et dans sa puissance de redynamisation ainsi que
des flots de larmes comme langage d’une mémoire qui renoue
avec les disparus soudain ré-enfantés au coeur de la
vie ;
- les objets marqueurs de sens comme les vanniers, les
marmites, le bois de chauffe, les ustensiles de cuisine et
tout ce qui dans la famille, dans le clan ou dans toute la
communauté, évoque l’exigence de réactivation de l’être
ensemble ;
- Le langage autant dans ses mots les plus crus et les plus
obscènes que dans ses harmoniques les plus douces de
compassion et de consolation ;
- Les couleurs dans leurs significations les plus profondes
: depuis le noir du désespoir et du désarroi jusqu’à la blancheur
éclatante de la vie qui triomphe des puissances des
ténèbres.
Dans toutes ces vibrations symbolisatrices, le rituel
du veuvage indique que «les morts ne sont pas
morts», selon la sagesse ancestrale africaine, que le disparu
n’est pas dans le néant, mais qu’il participe à une
nouvelle orientation de relation de sens avec les vivants,
particulièrement avec l’être qu’il laisse sur terre après

avoir partagé sa vie avec lui. En plus, le disparu accède à
un univers de signification vitale qui lui donne une force
particulière dont les vivants peuvent et doivent bénéficier.
Il est dans une sphère où il sait que la vie n’est pas un nonsens,
qu’elle fait plutôt sens avec le monde des ancêtres
comme source d’une nouvelle énergie pour les vivants
d’aujourd’hui et pour les générations futures dans le continuum
vital dont le veuvage est aussi une célébration vigoureuse.
C’est cette puissance du sens contre le non-sens
qu’affirment, en leur esprit, les rites que la société rythme
autour de la mort. Dans leur intention première, ces rites,
lorsqu’il s’agit du veuvage, sont une symbolisation communautaire
de la vitalité d’une vision du monde destinée
à vaincre la mort dans toutes ses dimensions de souffrance,
de traumatisme et de désespoir pour les vivants. Ils
garantissent et maintiennent les liens vitaux et les réseaux
d’inter-fécondation entre les vivants et les morts.
Quand on oublie cette dimension spirituelle de leur être, comme c’est de plus en plus le cas dans nos sociétés africaines actuelles, les rites de veuvage se dégradent et se délitent. Faute de souffle métaphysique qui puisse expliquer aujourd’hui de quoi il s’agit vraiment dans ces rites, les sociétés africaines versent dans la caricature du rituel de veuvage et vident celui-ci de tout sens. On entre alors dans l’ère du « n’importe quoi » face au mystère de la mort. Les rites deviennent des coquilles vides et des farces désolantes.
Une éthique des épreuves vitales et de la solidarité
Quand on parle du sens des liens entre les vivants et les morts comme enjeu des rites autour de la mort et autour du veuvage, il faut se garder d’avoir de ces liens une vision romantique ou naïvement candide. En réalité, le sens que la relation à l’au-delà donne à l’ici-bas relève du registre initiatique. C’est-à-dire du renforcement des capacités à vaincre les obstacles, à affronter les forces du mal pour les vaincre, à dépasser la douleur par une détermination à continuer à vivre malgré les souffrances et les atrocités de la vie. En tant qu’espace initiatique, ces rites ont pour fonction de forger une personnalité sociale de lutte contre le destin dans ce qu’il a de plus funeste. Plus clairement dit : nous sommes, avec ces rites, dans une dynamique vitale où l’on apprend à saisir la trame de l’existence comme combat pour devenir plus fort et contribuer ainsi à renforcer l’énergie créatrice de la communauté.
Si l’on ne rapproche pas ces rites tels qu’ils se déroulent traditionnellement avec les rites initiatiques par lesquels la société fait passer les enfants de l’innocence suave et de l’ignorance sereine de leur état aux épreuves difficiles de la vie adulte et des responsabilités qu’elle présuppose en permanence, on perd toute la dimension éthique que les traditions ancestrales ont placée dans la gestion du veuvage.
Comme les rites initiatiques pour les adolescents que l’on confronte à la vie réelle censée être désormais la leur, le rituel de veuvage promeut l’éthique de l’épreuve et du développement de la résistance physique et de la solidité psychique. Cette éthique devient la trame d’une mentalité qui devra désormais caractériser la personne qui a subi l’initiation.
Comme les rites d’initiation pour les adolescents
que l’on confronte à la vie réelle censée être désormais la
leur, le rituel du veuvage développe
une conscience radicale de ce qu’est
l’existence dans son côté tragique,
avec toutes les forces du mal et de la
négativité qui l’habitent. Ce côté noir
et catastrophique que l’on ne peut
combattre que par l’éthique du bien.
Ce que les rites visent, c’est de faire
voir comment la vie est mixture du
bien et du mal et exigence, une fois le
mal saisi dans ses mécanismes fondamentaux,
de ne pas se laisser détruire
par lui et de lui opposer la puissance
de la foi en la vie comme limon des
valeurs. Ne pas savoir affronter ce côté
sombre de l’existence pour en juguler
les déterminismes au fond de soi, c’est
rester encore un enfant, quand on est
adolescent subissant l’initiation, ou
s’abîmer dans le désespoir et l’impuissance,
quand on est veuve ou veuf
confronté au mal que les êtres humains
sont capables de faire subir aux autres
êtres humains pour les humilier, les
avilir, les casser et les détruire physiquement
ou psychiquement.
Perçus sous cet angle, les rites de veuvage sont, traditionnellement parlant, des révélateurs, des marqueurs et des constructeurs de personnalité.
On y souffre, mais c’est pour apprendre à maîtriser et à vaincre la souffrance. On y endure des sévices innombrables, des paroles malveillantes, des accusations insensées, des attitudes parfois impitoyables et à la limite de la barbarie, mais c’est pour être dégrisé en soi-même de toute illusion sur l’être humain et la société en les redécouvrant comme pouvoir et comme puissance du mal à affronter.
Sachons que, dans la tradition, tout ce sens éducatif des rites de veuvage se déployait dans le registre de la figuration vitale où les symboles sociaux de la souffrance et de l’épreuve ne basculaient pas dans la torture et les traitements inhumains ou dégradants, comme c’est de plus en plus le cas aujourd’hui. Le veuvage y était, d’une certaine manière, un jeu social, un code conscient ou un inconscient dont on maîtrisait les significations. On savait jusqu’où on pouvait aller sans outrepasser les exigences des droits fondamentaux de la personne.
C’est pour cela que l’épreuve était toujours liée à la solidarité familiale dans le but de neutraliser la douleur de la rupture et de la mort. La veuve ou le veuf ne se sentaient jamais seul ans l’épreuve. Ils étaient portés par la force communautaire de consolation, de compassion, d’empathie, de sollicitude. Le veuvage devenait un temps de découverte de la famille comme rythme vital des liens d’amour indéfectibles.
Par exemple : la veuve ne dormait jamais seule à même le sol ; elle était accompagnée dans cette épreuve par les belles soeurs ou les amies de la classe d’âge dont la présence ravivait les liens profonds de solidarité sociale.
La veuve n’était jamais abandonnée dans une solitude physique ou psychique. Elle était toujours entourée des proches qui veillaient à ne pas la voir succomber aux traumatismes du deuil ou aux effets moroses de la détresse.
Le silence dans lequel la veuve plongeait n’était pas une punition pour quelque faute que ce soit : c’était un temps de méditation sur la vie et la mort, sur les nouvelles réalités que seul le veuvage permet de voir, à savoir le sentiment du sens de l’au-delà dans l’ici-bas de l’existence humaine. Ce silence était largement partagé par les proches dont l’usage de la parole se réduisait au strict essentiel et aux seuls mots qui ont un sens vital porteur d’espérance
En même temps, la veuve n’était pas seule à se soumettre au jeune funéraire. Elle était assistée par la solidarité de tous ceux et toutes celles qui l’aiment et la consolent dans son épreuve. Le rituel veillait à ce qu’elle sache qu’elle appartient à une famille, qu’elle se déploie dans des liens vitaux inaliénables et que personne ne la laissera jamais tomber, elle comme ses enfants. Au fond, le rite lui apprend une vérité fondamentale sur laquelle l’anthropologue et sociologue Titi Nwel insiste à temps et à contretemps : « En Afrique, il ne doit avoir ni veuve ni orphelin. » Dans la culture africaine des liens vitaux, aucune femme, aucun enfant ne sont censés se retrouver dans un état d’abandon social et de précarité vitale.
Aujourd’hui, cette vérité a perdu son sens et les rites de veuvage ne sont plus des régulateurs sociaux de liens sociaux de responsabilité indestructibles ou des catalyseurs de solidarité inaliénable. C’est là le drame de notre société qui tend ainsi à vider la tradition de son souffle par manque de connaissance sur elle et par absence de volonté d’en perpétuer les dynamiques de sens.
Esthétique du bonheur de vivre
Comme tous les rites qui concernent la gestion de la mort, le cérémonial des rites de veuvage s’achève toujours dans l’explosion de la joie de vivre et dans l’avènement d’une nouvelle vie que les symboles célèbrent et figurent. L’éclat de la blancheur de nouveaux habits, la rythmique des musiques tonitruantes, les danses explosives et les dioramas de costumes d’apparat traditionnels, tout se configure selon une esthétique de libération des forces de la vie. Il arrive même qu’ä l’occasion des fêtes rituelles, la mort soit vilipendée et tournée en dérision. La laideur de sa raideur est livrée à la moquerie et des gestes de majesté érotique montrent comment la vie continue, comment de nouvelles générations vont surgir et triompher du destin.
Si tout finit ainsi dans la beauté des chants et des danses où le veuvage est cassé dans ses ressorts pour que le veuf et la veuve se réinsèrent dans le tissu vital indestructible, c’est parce que, au fin fond même de la gestion symbolique de la mort, on sait que l’essentiel est dans le bonheur de vivre et que rien ne vaut ce bonheur où la vie est affirmée dans son efflorescence et sa magnificence comme un trésor à entretenir, à faire fructifier dans la fécondité d’une civilisation dont le devoir le plus sacré est de laisser aux générations futures un monde qui soit splendide de beauté et magnifique de la joie de vivre pour tous les êtres humains.
Il est dommage que cette esthétique du devoir de beauté et de bonheur soit complètement oubliée aujourd’hui dans des cérémonies où le sens de la tradition est noyée dans des beuveries qui appauvrissent les familles endeuillées et ne posent plus aucune question métaphysique fondamentale pour les vivants.
Que dire ici en guise de conclusion ? Qu’il est temps, pour nos sociétés africaines contemporaines, de réinterroger la spiritualité, l’éthique et l’esthétique des rites de veuvage pour redonner un sens non seulement à la gestion de la mort sur nos terres, mais à l’être africain dans ses exigences les plus profondes d’humanité. L’enjeu des rites de veuvage, c’est cette puissance d’humanité dans la construction de l’avenir.
SUPERSTITION ?
On raconte l’histoire d’un jeune héritier qui avait refusé de coucher avec une des veuves de son père, parce qu’elle était très vieille. Chaque nuit quand la vieille lui apportait à manger, elle s’arrangeait à le faire le plus tard possible, question de harceler le jeune à consommer la part de succession qu’elle détenait. Comme il la renvoyait toujours, elle rentrait dans sa case en le maudissant dans son coeur pour l’avoir rejetée. Mais elle continuait à remplir son devoir d’épouse pour ce qui dépendait d’elle : nettoyer la concession, contribuer à payer l’impôt, nourrir son mari etc… une nuit, pendant sa tournée de restauration, elle dit au jeune héritier : « depuis des années, on me dit que mon mari était ressuscité pour consoler les veuves mais moi je pleure toujours ». Et l’héritier, son petit-fils de lui dire : « grand-mère, n’est-ce pas que je te donne de l’huile, de la viande et du bois ? ».
- Oui mais je dis que mon mari était mort et n’est jamais plus revenu. Le jeune successeur comprenait tout cela en enfant et elle était ressortie un fois de plus en pleurant l’absence de son mari. Quelques temps après elle meurt. Le jeune successeur tombe malade d’une maladie qu’on ne peut diagnostiquer à l’hôpital. Les guérisseurs traditionnels consultent les esprits et lâchent leur sentence : il est malade pour avoir refusé de consommer la vieille. Que faire maintenant qu’elle n’est plus !
La solution proposée par les guérisseurs pour son salut fut qu’on exhume la vieille et que l’héritier
couche avec elle. Les travaux prirent une demi-matinée pour qu’on découvre un amas d’os duquel on
préleva l’os du bassin. On fit coucher le jeune héritier pendant neuf jours avec ce fossile et il guérit, recouvrant
toute sa virilité de mâle.
Voilà pourquoi en pays bamiléké, un héritier doit coucher avec toutes les femmes de son père, sauf sa
mère. Ce n’est qu’après cela qu’il entre pleinement dans les droits du père et parle aux femmes et aux
enfants avec autorité. On dit qu’il a « bu son père ».
Joseph SOP in Problématique de la malédiction dans la société Bamiléké, collection Patrimoine 4ème Edition, Mai 2010, pp 24-25

