Depuis des lustres, nos sociétés ont recours à un ensemble de cérémonies prescrites et pratiquées pour faire passer un individu ou un groupe d’un stade social et/ou spirituel à un autre. C’est ainsi que traditionnellement on fait des rites de pureté, des rites de jumeaux, des rites de naissance, des "rites de la chaise", des rites d’anoblissement…, tandis que dans les sociétés modernes, il y a des rites dans les églises, dans les sectes, dans les groupes socioprofessionnnels, la finalité étant la recherche d’un certain équilibre temporel et intemporel du ou des concernés et, du groupe social ou de la communauté. La pratique des rites de veuvage dans son essence première s’inscrit dans la même visée. L’homme ou la femme qui perd son conjoint, entre dans une phase de séparation, de douleur et d’incertitude et aspire à l’apaisement et à un nouvel équilibre. 

Malheureusement, les rites de veuvage ont connu au fil des années une profonde dénaturation pour devenir des supplices physiques, psychologiques et moraux surtout pour les veuves. S’il est vrai que certaines pratiques jugées barbares de nos jours étaient tout simplement le mode de vie normal jadis, il n’en demeure pas moins que la modernité a négativement transformé la tradition de veuvage. 

Face à cette perversion des rites de veuvage, que devraient faire les chefs traditionnels ? Je perçois leur rôle à trois niveaux distincts et complémentaires. 

Un rôle d’éducation 

En tant que gardiens de nos traditions, nos monarques doivent saisir toutes les opportunités qui leur sont offertes pour éduquer les populations sur le bien-fondé des rites de veuvage, la nécessité d’en conserver les formes et le fond premiers et surtout de les préserver contre toute tentation mercantiliste et toute idée de cruauté ou de vengeance. Ils doivent leur rappeler que dans nos traditions, la solidarité et la protection des maillons les plus faibles de la société sont des valeurs non seulement proclamées mais aussi vécues. A la survenue du décès du mari sont mis en branle un mécanisme pour assister la veuve et les orphelins et dans de nombreux cas, pour leur donner un nouveau mari et père. Dans ces conditions, le deuil devient moins lourd à porter et la société ne s’en porte que mieux. 

Un rôle de mobilisation 

Face à la dénaturation des rites de veuvage, les chefs traditionnels doivent mobiliser les forces vives de leurs localités, des sociétés secrètes aux notables en passant par les associations culturelles, les comités de développement, les marraines de veuvage, les chefs de quartiers, les élites intérieures et extérieures. A ces forces, ils doivent tenir le langage de la vérité sur les rites de veuvage. Ils doivent les inciter à disséminer ce message dans leurs cercles respectifs, afin que, de proche en proche, les uns et les autres aient une même compréhension des rites de veuvage et ne se cachent pas derrière la tradition de l’oralité pour imputer à une pratique des choses innommables et complètement absurdes. A l’occasion de ces mobilisations, les chefs traditionnels doivent rester ouverts aux propositions susceptibles de transformer les rites de veuvage dans le sens de leur humanisation. Un code coutumier en matière de veuvage pourrait voir le jour à l’issue de ces consultations.

Un rôle de répression

Une fois le consensus construit autour d’un canevas des rites de veuvage, les chefs traditionnels veilleront à le faire mettre en oeuvre. Ils mettront en place des observatoires pour en réguler l’implémentation. Les difficultés d’exécution ne manqueront pas. Elles leur seront répercutées pour être analysées en vue d’un aménagement du code. En cas d’un écart important de la norme, c'est-à-dire dans les cas avérés de déshumanisation, les chefs traditionnels devraient sévir et faire respecter la volonté commune. Ce n’est qu’à travers un tel processus que les rites de veuvage peuvent opérer leur mue et plus généralement que nos sociétés peuvent se développer de façon durable tout en offrant leur différence culturelle au reste du monde.