Ensemble de comportements venus du fond des âges observés par les survivant(e)s après le décès de leurs conjoint(e)s, les rites de veuvage, dans leur intentionnalité première, visent à soulager la douleur liée à la perte d’un être cher et à réinsérer celui ou celle qui était éploré(e) dans le tissu social. Quelle noble préoccupation et quel bel humanisme ! 

Aujourd’hui malheureusement, les rites de veuvage sont transformés en instruments de torture, surtout pour les veuves. Dans de nombreuses aires culturelles du Cameroun, elles sont soumises à de multiples privations et interdits : elles doivent rester confinées dans la case conjugale pendant le deuil, s’abstenir de tout rapport sexuel, ne pas se laver, ne pas tendre la main aux visiteurs. De plus, elles doivent subir le test de la culpabilité, avec, au bout de l’exercice, le risque de se voir lapidées si leur culpabilité dans la mort de leurs conjoints est établie. Elles doivent pleurer tout le temps, dormir à même le sol, se plier au chantage psychologique et financier des belles soeurs, se faire raser la tête, se oindre de la cendre ou de la poudre de kaolin. Et, cerise sur le gâteau, elles doivent parfois être attribuées contre leur gré, conformément à la tradition du lévirat, à un frère du défunt comme épouses au terme du rituel. Le calvaire des exactions dure des jours, des semaines, voire des mois selon les localités. 

L’on comprend aisément que dans un tel contexte d’inhumanité, d’immoralité et d’irresponsabilité, il est scandaleux de croiser les bras et de laisser faire. Mon combat pour les veuves, qui tire sa justification de cet environnement délétère, ambitionne d’inverser cette logique de déshumanisation des rites de veuvage et de baliser la voie vers un mieux-vivre ensemble aussi bien dans les familles que dans la société 

Dans la bataille que j’ai engagée depuis bientôt une dizaine d’années d’abord contre les violences faites aux femmes, puis contre la perversion de la dot, la déshumanisation des rites de veuvage et la traite des enfants à des fins d’exploitation sexuelle, je veux montrer qu’en tant qu’êtres humains doués de raison et jouissant de prérogatives inaliénables, les femmes tout comme les homme d’ailleurs, ont été créés à l’image et à la ressemblance de Dieu. S’attaquer à elles, c’est s’attaquer à Dieu, c’est Lui manquer de respect, c’est écorner Son image dans ce qu’elle a de splendide, de sacré et de magnifique. 

La lutte que je mène contre la déshumanisation des rites de veuvage vise à abattre les murs de discorde artificiellement élevés entre les hommes et les femmes par un système patriarcal multiséculaire qui tend à tenir pour normaux les abus divers subis par les femmes au nom d’une prétendue supériorité de l’homme. Dans mes réflexions comme dans mes actions en matière de perversion des rites de veuvage, je m’efforce de poursuivre avec mes alliés un idéal moral qui s’énonce en un triptyque : juguler les violences dont les femmes pâtissent, combler les handicaps auxquels elles sont confrontées et sanctionner les fautes dont elles payent si souvent le prix sans en être responsables. 

Mon combat contre la déshumanisation des rites de veuvage n’est ni une invite à y mettre fin, encore moins un plaidoyer pour leur hypothétique réhabilitation dans leurs structures et fonctionnements initiaux. Il ne s’agit donc pas d’un quelconque retour au passé. Tout au plus s’agit-il d’un recours aux sources ancestrales pour puiser dans les rites tels qu’ils se déployaient les signes et les symboles qui en faisaient la force et qui avaient l’avantage de permettre aux veuves de garder le sentiment de leur dignité et à la famille éprouvée de gérer sans heurt le vide laissé par le défunt. En ces temps immémoriaux, les rites de veuvage se faisaient dans le respect dû aux morts et dans la stricte observance de la considération et de la protection auxquels les veuves avaient droit. 

Mon combat contre la déshumanisation des rites de veuvage est un combat pour la justice. Parce qu’elles ont, pendant toute leur vie conjugale, partagé les soucis et les joies de leurs époux, les veuves ne méritent pas la manière quelque peu cavalière dont elles sont souvent traitées par leurs belles familles en général et leurs belles soeurs en particulier. Tout se passe comme si les sacrifices par elles consentis pendant leur vie commune avec leurs maris deviennent nuls et de nul effet à la mort de ces derniers : aucune compensation ni morale ni matérielle ne leur est accordée. Bien au contraire, le peu de biens dont elles disposent est extorqué sans pitié, au mépris de leurs droits les plus élémentaires. Ce n’est ni juste ni équitable. 

Mon combat pour les veuves est un combat pour la paix ; pour la paix intérieure qu’elles doivent conquérir au lendemain de la disparition de leurs époux ; pour l’avènement des relations harmonieuses entre elles, la belle famille et les marraines de veuvage ; pour l’épanouissement des orphelins trop souvent sacrifiés à l’autel des intérêts sordides ; pour une paix sociale qui n’est ni une paix armée ni une paix de cimetière, mais une paix consensuellement négociée et assumée.