Les récriminations sont nombreuses sur le maintien par contrainte de la veuve dans la famille de son mari comme sur la propension grandissante de celle-là à chercher désormais, de préférence, pâture hors de sa belle-famille. De nombreuses opportunistes ne se marient que pour divorcer – au plus tôt. Ce qui pousse le candidat au mariage, en homme avisé, à l’extrême prudence : « Si tu vas en guerre, prie une fois. Si tu vas en mer, prie deux fois. Si tu vas en mariage, prie trois fois. »

Le code napoléonien de la famille et ses dérivés tropicalisés protègent les droits de l’individu plus que les chances de survie de sa communauté d’origine ; et de plus en plus de femmes, même illettrées, sont renseignées, poussées à se tailler une situation d’électrons libres. Sans égards pour leurs belles-familles, pour les coutumes ancestrales qui ont assuré, des millénaires durant, la régulation d’une vie en société sans traces de familles monoparentales ni enfants sans père ni de profession des plus bassement lucrative, la prostitution sexuelle.

La Veuve Joyeuse dispose de très peu d’arguments dignes pour aller se marier ailleurs ou pour vivre seule avec ses enfants orphelins. Le cas échéant, elle préfère pouvoir jouir égoïstement d’énormes richesses accumulées par le défunt mari qui, dans certains cas, n’avait été accepté en mariage que pour ses richesses dans l’espoir qu’elles changent de mains aussitôt après son décès plus ou moins suspect. La multiplicité des Veuves Joyeuses est un effet du capitalisme sauvage, à ranger dans la rubrique banale de simple crime économique : séduire et tuer « proprement » pour gagner de l’argent, beaucoup d’argent et vivre dans l’opulence oisive est désormais un rêve caressé par beaucoup de femmes dont le nombre va croissant.

Les pouliches du libéralisme débridé 

Sont-elles pour autant heureuses, ces pouliches du libéralisme débridé ? Elles ne sont que « joyeuses », et connaissent à peine des bouts de plaisir réel, l’adoration, cette jalousie sublimée des masses misérables qui, par manque d’expérience personnellement vécue, assimilent trop vite possession de biens matériels au bonheur – rien que du fait d’en avoir d’énormes, de les faire tout le temps miroiter au regard du sens commun. Peu importe la manière d’aboutir à cette débordante accumulation : « Tous les moyens sont bons quand ils sont efficaces», phrase on ne peut plus galvaudée d’un personnage de Jean-Paul Sartre. On tue, on massacre pour gagner sa vie ; une vie individuelle vouée à se nourrir de la vie de ses semblables. 

L’homme n’est pas encore sorti de la jungle. Pire, malgré le lustre des apparences matérielles, son ensauvagement est évolutif : les animaux de la même espèce se sont toujours respectés, protégés mutuellement. Le bonheur de la solitude sociale, du splendide isolement est plus imaginaire que réel chez un peuple où la notion d’âme individuelle constitue une intrusion continuellement assassine du colon. C’est l’homme écoeuré, au déracinement multiple qui devient une nuisance pour la société, pour la vie – à commencer par la sienne propre. 

« L’homme a pour remède l’homme. » Ce proverbe ouolof laisse comprendre qu’il n’y a pas de problème humain sans solution idoine à la portée de l’homme, de l’humanité en concertation de survie. C’est ainsi que, de la Nubie antique à Haïti en passant par l’Egypte des Pharaons, la religion nègre ne connaît pas le diable, ne croit pas à la fin du monde. Même quand celleci est prouvée, scientifiquement, les astrophysiciens noirs envisagent sérieusement les moyens scientifiques, soit de retarder la mort du Soleil soit de quitter la planète Terre pour une autre vérifiée habitable, ainsi de suite – pour une relative éternité de l’espèce humaine (et non d’une poignée d’individus arbitrairement triés sur le volet) dont l’homme est l’auteur, étant son propre Sauveur . De l’optimisme à toute épreuve donc ! 

De la sorte, les bienfaits du lévirat doivent se préserver sans gêner outre mesure les libertés sociales de la négresse. Quiconque connaît le lancinant désarroi de la femme noire esseulée, a du mal à accepter que la conserver dans la famille de son défunt époux se fasse essentiellement par contrainte. Dans de nombreux cas, le lévirat est un devoir – sentimental et économique, une soumission inconditionnelle aux sages prescriptions des aïeux. Quand il n’y avait pas encore l’enjeu économique à considérer sous l’angle strictement égoïste, la veuve prenait pour un innommable déshonneur pour elle, une trahison du disparu, le refus de sa belle-famille de l’adopter après la disparition de son époux. Même obligée de partir ailleurs trouver un partenaire, elle se devait, au cas où elle avait un enfant de ce dernier, rester sur ses terres, en signe de fidélité à son premier engagement, qui seul demeure légal, conforme aux exigences de la tradition bamiléké, par exemple.

Libre dans le lévirat 

La femme nègre demeure souvent libre dans le lévirat. Plus la famille de son défunt mari est grande, large d’une grande puissance démographique, plus elle peut avoir à tomber sur un parti bien meilleur que le défunt. Elle et sa famille à elle devraient envisager cette perspective bien avant de la laisser entrer dans son nouveau milieu de vie. Ce n’est que accidentellement, et dans des cas très isolés, que tout l’entourage de sa belle-famille peut être tenté de la soumettre à des rites sanctions de veuvage. On la connaît sans doute responsable consciente de la vie conjugale d’enfer qu’elle a fait subir à son époux comme aux siens. Ce n’est tout de même pas humain de pleurnicher éternellement sur le sort bien mérité de quelqu’une qui a longtemps craché en l’air et qui commence à recevoir des gouttelettes de salive avariée, puante sur le visage. 

Le veuvage doit rester une épreuve d’endurance physique et psychologique, pour avoir tous ses effets initiaux purificateurs et de ténacité acquise. Le monde d’aujourd’hui souffre d’un laisser-aller grandissant portant parfois le nom abusif de Droits de l’Homme à défendre bec et ongles : comme si on ne vivait que pour manger, le jeûne religieux se contente d’écoeurantes simplifications. Et on jeûne tout en « symbole », en mangeant grassement deux fois par jour, en ne touchant sa femme que dans l’obscurité de la nuit pendant un mois de l’année (les orgies finales ont même de quoi effacer le peu d’acquis en bien-être obtenus du simple fait de l’espacement quotidien des repas et de leur limitation au nombre de deux) ; ou bien on s’abstient de manger de la viande seulement le vendredi, sans s’interdire le poisson, tout en oubliant qu’il y a des milliards d’êtres humains qui n’en trouvent presque jamais. 

Certains, par souci d’économie sans doute, ont remplacé le mouton d’Abraham par une miette de pain. On promet d’effacer tous les péchés sous des conditions tellement fumeuses que seuls les moins riches, moins puissants ou par trop scrupuleux peuvent hésiter devant une attrayante situation de mordre à belles dents dans le fruit défendu. Si par impossible, on vous refuse d’annuler vos crimes, vous attendrez la mort - dans soixante-dix ans peut-être, pour être jugé et puni par le Seigneur. Vous avez tout le temps de détruire le monde, et pourquoi pas de vous faire sauter avec lui ?

Au bout du compte, nous devons plus chercher à nous servir des rites bien maîtrisés du veuvage pour atténuer certaines dérives de la morale publique en néocolonie surtout, au lieu de les frelater à la sauce d’un libertinage de moeurs de plus en plus corrosif.