Il n’a que 37 ans, mais déjà, il est Maître de conférences à l’Université Catholique d’Afrique Centrale. A son actif, Claude Abe a plus d’une vingtaine de publications scientifiques et de communications, une quinzaine d’études réalisées sur des thèmes aussi divers que l’impact des conflits interethniques sur les conservations de la réserve du Dja, les jeunes en difficulté, la production sociale de l’inégalité des sexes à partir de l’éducation différentielle du jeune garçon et de la jeune fille au Cameroun, l’impact socio-économique du projet pipeline Tchad/Cameroun sur les populations riveraines entre Kribi et Lolodorf, le trafic des enfants au Cameroun, les aspects socio-culturels de la situation de l’onchocercose à Zinga et ses environs en RCA, etc. Depuis 2000, il a participé à près d’une vingtaine de rencontres scientifiques et a même été proclamé lauréat du concours pour la meilleure dissertation en sciences sociales en Afrique (2ème prix), concours organisé par le Conseil pour le Développement des Sciences Sociales en Afrique (CODESRIA). Il est membre de cette société savante et directeur de l’Institut de Recherches Socio-Anthropologiques (IRSA), un laboratoire de Recherche de l’Université Catholique d’Afrique Centrale.
Son cursus studiorum est à l’image de son expérience professionnelle : riche et varié. Après l’obtention du CEPE en 1986 à l’Ecole de la Mission Catholique de Yaoundé, il entre au CES de la Cité Verte d’où il sort nanti du BEPC en 1990. Le baccalauréat, il l’obtiendra au Lycée Général Leclerc en 1993, la Licence ès Lettres (Sociologie) à l’Université de Yaoundé en 1996, la Maîtrise en Sociologie et le Diplôme d’Etudes approfondies dans la même Université, respectivement en 1997 et 1999. Le couronnement viendra en 2004 avec la soutenance de la thèse de Doctorat Nouveau Régime en Sociologie à l’Université de Paris XIII-Villetaneuse. Cette soutenance est sanctionnée par la mention Très Honorable avec Félicitations du Jury et une autorisation de publication.
De son ancien mentor, Séverin Cecil Abega aujourd’hui disparu, Claude Abe a hérité du goût du travail bien fait et du travail de terrain, du désintérêt pour les grenouillages politiques et de l’esprit d’indépendance vis-à-vis des bailleurs de fonds qui transforment les chercheurs du Sud en collecteurs de données. Il voue une grande admiration à l’intellectuel Eboussi Boulaga dont la densité des écrits et le savoir éclectique constituent pour lui une source d’inspiration permanente.
Brillant et rigoureux dans ses analyses, ce natif de Yaoundé n’est pas de ceux qui pensent qu’il faut vouer les rites de veuvage aux gémonies. Il estime qu’il faut les réinventer pour les articuler aux exigences des droits de l’homme et à l’évolution de notre temps : une posture de sagesse en somme.
Ecovox : Qu’est-ce qu’il faut entendre par rite et en quoi un rite est-il différent d’un rituel ?
Claude Abe : Globalement, on a tendance à prendre les rites comme des phénomènes anachroniques essentiellement liés aux sociétés primitives. Mais lorsqu’on observe le monde contemporain, il apparaît clairement qu’il y a comme une rivalité des rites qui tient à la multiplication des crises et tensions sociales et à une explosion du phénomène religieux. Pour Louis Vincent Thomas et René Luneau, le rite est un acte liturgique auquel recours est fait à chaque jalon de l’itinéraire biologique et social de l’homme. Ils distinguent, sans les séparer, au moins cinq angles d’approches des rites : sous l’angle de la vie individuelle, on a les rites de naissance, d’initiation, de mariage et les rites funéraires ; sous l’angle des rapports entre l’individu et la société, les rites de séparation, de ségrégation et d’intégration ; sous l’angle de la relation entre l’individu et le numineux, les rites positifs et les rites négatifs ; sous l’angle de la dialectique de la pureté et de l’impureté, les rites du sacré, les rites de conversion et d’inversion et sous l’angle fonctionnaliste enfin, les rites de demande, d’actions de grâce, de commémoration, de vengeance, de rajeunissement et de régénération. Sociologiquement et dans le contexte qui est le nôtre, le rite ne se conçoit pas seulement à un des niveaux identifiés par les anthropologues du religieux : l’individu renvoie nécessairement à la société qui renvoie à la transcendance. Quant au rituel, il découle lui aussi du latin « ritus » qui signifie ordre prescrit, volonté d’ordonnancer la société selon une certaine dynamique, volonté d’inscrire la société dans une histoire, volonté de reconstruire une cohésion brisée, d’apaiser une tension. Le rituel est un ensemble institutionnalisé d’éléments fortement codifiés qui structurent les rites. Autrement et simplement dit, un rituel est un ensemble de rites.
Ecovox : Quelle peut donc être l’importance du rite dans notre société ? Cette importance est-elle la même ici qu’ailleurs ?
C. A : Que l’on se trouve au Nord de la planète ou au Sud, à l’Est ou à l’Ouest, les rites revêtent fondamentalement la même importance. Les rites funéraires par exemple ont pour fonctions ici et là, de dépasser la tension produite par la disparition d’un individu pour refaire la cohésion familiale et sociale, de barrer la voie au désordre de la mort pour instituer l’ordre de la vie, de procurer aux uns et aux autres un espace d’épanchement de leurs pulsions, une catharsis. Au Nord et au Sud, des rites d’initiation sont des rites de passage : passage d’un état de « virginité » à un état d’initié, d’un cercle d’êtres candides à un cercle fermé et ésotérique. Au Nord comme au Sud, il existe des rites d’institution pour reprendre la formule de Pierre Bourdieu : l’installation de hauts personnages de l’Etat, voire de dignitaires traditionnels ou autres, est suivie d’un cérémonial qui, invariablement, a pour rôle de reconstruire un ordre brisé. De plus en plus au Nord comme au Sud, à l’Est comme à l’Ouest, on observe des rites civiques qui brillent par leur côté profane. La célébration des fêtes nationales, des équipes de football et tout récemment des cinquantenaires des indépendances africaines s’apparente à un rituel qui comprend et combine à la fois l’effervescence collective, le sentiment d’appartenance et l’attachement à des symboles et à des images qui font sens.
Mais si les rites jouent les mêmes rôles et poursuivent les mêmes objectifs dans les différentes cultures du monde, il n’en demeure pas moins vrai que la manière de les vivre est différente. Dans la forme, l’initiation dans un ordre ésotérique dans un pays du Nord n’a rien à voir avec l’initiation dans une société secrète de nos chefferies : les acteurs, les processus et les outils utilisés ne sont pas les mêmes. A l’intérieur même de notre pays, les pratiques rituelles en usage dans le septentrion diffèrent de celles mises en oeuvre dans le Grand Sud. Mais cette diversité morphologique des pratiques véhiculent un même enseignement qu’il faut apprendre à décoder. Par essence, le rite est un langage symbolique dont il faut rechercher la signification au-delà de sa structure apparente.
Ecovox : Cette lecture du rite vaut-elle pour les rites de veuvage? Quelle appréciation avez-vous de la pratique de ces rites dans la société camerounaise actuelle ?
C. A : Les rites de veuvage entrent bien dans ce schéma. Pour bien les comprendre il suffit de les placer dans un ensemble plus grand, les rites funéraires. Lorsqu’une femme vient à perdre son époux, la première chose à faire par la société, c’est de prendre acte du fait qu’il y a quelqu’un qui est parti et qui a laissé une veuve. Il faut donc procéder à un rituel de séparation qui s’accompagne de rites expiatoires et de rites de lavement. La veuve doit être lavée du deuil qui l’a frappée et qui menace dans ses fondements l’équilibre social. Au rite de séparation doit se greffer le rite de préparation au changement de statut. La femme doit passer du statut de quelqu’un qui avait un mâle qui devait répondre d’elle au sein de la société au statut de quelqu’un qui va apprendre à vivre sans son protecteur de départ.
Les rites de veuvage dans la société camerounaise actuelle semblent avoir perdu ces éléments que je viens d’énoncer. On observe par exemple dans le Grand Sud que les rites de veuvage constituent une occasion de règlement des comptes à la veuve par les soeurs du défunt qui ne sont pas allées en mariage. Sociologiquement parlant, cela a une explication : la bru est considérée comme une tueuse. Lorsqu’un jeune homme entre dans la vie active, il confie tous ses gains à sa maman. C’est cette dernière qui en est la gardienne et la gestionnaire. Une fois que le jeune homme se marie, la relation change. L’épouse remplace la mère. Du coup s’instaure une sorte de concurrence entre la mère et l’épouse, conflit sourd va embraser la belle famille et l’opposer à la bru. Les bras séculiers de cette guéguerre vont être les belles soeurs du défunt qui, pendant toute la durée des rites de veuvage, vont harceler la veuve. C’est un conflit que la société traditionnelle savait gérer. Aujourd’hui malheureusement, il est instrumentalisé. Puisqu’on ne verra plus le défunt, autant extorquer de l’argent de la veuve, lui arracher les biens que son mari et elle ont accumulés. Dans le cas contraire, on peut même attenter à sa vie en introduisant une mauvaise herbe dans le rituel de veuvage, en la frappant avec une feuille de bananier mystiquement structurée et en la maudissant. On est entré véritablement dans une déconstruction du référentiel de départ, ce qui pousse certaines femmes à solliciter qui les services d’un pasteur, qui ceux d’un prêtre pour faire le deuil de leurs époux. Plutôt que de suivre les chemins traditionnels, on recourt aux voies alternatives. Pour moi, il y a là un problème : par ces temps de globalisation, nous ne pouvons bien nous affirmer dans le concert des nations que si nous nous enracinons culturellement. La mise en crise du rituel de veuvage contribue à notre vulnérabilité.
Ecovox : Cela veut dire en fait que la façon dont les rites de veuvage sont conduits s’apparente à un véritable déni des droits de la femme. La violence doit-elle nécessairement structurer les pratiques de veuvage ?
C. A : Il faut le dire sans détour : la violence n’était pas absente des rites de veuvage d’autrefois. Mais il s’agissait davantage d’une violence symbolique collectivement assumée. La femme était astreinte à un certain nombre d’interdits : elle ne devait pas arborer certaines tenues, ni dévisager ses visiteurs ; elle ne devait pas mettre de sousvêtements ni tendre la main à ses proches. Cet ensemble d’interdits était destiné à lui faire comprendre que sa vie avait changé et qu’elle devait se préparer à vivre un nouveau destin. Mais aujourd’hui, tout cela a été instrumentalisé à des fins purement égoïstes. A peine rentrée de la morgue, il n’est pas rare que la veuve découvre horrifiée que ses effets ont été ramassés, ses enfants enlevés, sa maison même occupée. A ce moment, c’est à un double deuil qu’elle a affaire. Du point de vue du droit positif, il y a problème et il faut agir. Je me range du côté de celles et de ceux qui disent non à l’avènement de la modernité insécurisée dans notre pays. C’est vrai que la tradition n’est pas quelque chose d’immuable, mais elle doit évoluer dans le sens de la promotion de l’humain, de l’Homme et de tout Homme et des maillons les plus faibles de notre société, à savoir les enfants et les femmes. Traiter les femmes de manière inhumaine et animalière est moralement inacceptable.
Ecovox : Quels conseils donneriez-vous à toutes ces veuves qui de jour comme de nuit, sous le soleil et sous la pluie, font face à des violences indicibles ?
C. A : Si conseil il y a, il ne serait pas seulement destiné aux veuves. La question du veuvage concerne tout le monde, des veuves aux veufs en passant par les jeunes, les mariés, les riches, les pauvres, les citadins, les ruraux, etc. A mon sens, il ne faudrait pas attendre d’être devenu veuf ou veuve pour s’intéresser à la condition qui est réservée à nos mamans, nos soeurs, nos tantes et nos cousines, qui ont perdu leurs maris. Le plus grave danger qui menace notre société, c’est l’ignorance. Il nous faut chercher à avoir un même niveau de connaissance des contenus des rituels de veuvage. Si cela était fait, on ne pourrait rien introduire de non connu sans qu’une levée de bouclier s’en suive. Nous devons apprendre à nous ressourcer dans nos valeurs socioculturelles. C’est ce ressourcement qui nous permettra d’agir, de réagir et d’interagir les uns avec les autres et de pouvoir garder le rituel de veuvage dans son sens et sa signification de départ. La meilleure démarche, c’est de nous rapprocher de nos anciens. Ecovox : Etant donné que les processus de transformation sociale sont souvent très lents, n’est-il pas possible de réglementer les rites de veuvage ? Que faudrait-il faire pour mettre un terme à cette violence tant décriée qui pollue les pratiques de veuvage ? C. A : Michel Crozier dit qu’on ne change pas une société par décret. Je suis d’accord avec ce sociologue parce qu’un décret vient souvent apporter un cadre dans lequel un comportement est appelé à se déployer. De ce point de vue, il peut bousculer un certain nombre de pratiques et de représentations. Mais vous constaterez avec moi que dans notre pays, il y a très souvent un grand écart entre ce qui est prescrit et ce qui est vécu. Il y a certes un besoin pour le législateur de se pencher sur les pratiques de veuvage et de les assainir. Mais pour le faire à la satisfaction des populations, il y a un travail préalable sur la base duquel il doit élaborer son projet de codification : le travail de redécouverte des rites de veuvage dans nos différentes localités et le travail de réinvention des manières de faire qui cadrent avec les préoccupations actuelles des droits de la personne. Si les deux approches ne sont pas conjuguées, il y a de fortes chances que les populations ne se reconnaissent pas dans les règlements qui seront adoptés et donc qu’elles les rejettent purement et simplement.
Ecovox : Il y a des hommes qui, de leur vivant, intiment l’ordre à leurs épouses, de ne pas se soumettre aux pratiques de veuvage à leur mort. La parole des morts peut-elle influencer les canons culturels des vivants ?
C. A : Les dernières volontés d’un défunt se limitent à la gestion de son patrimoine à lui. Or les rites de veuvage ne sont pas un patrimoine individuel. Un individu ne peut pas se lever un matin et réglementer les rites de veuvage. Il lui faudrait dans ce cas, créer sa société à lui, ce qui n’est pas possible. Ambitionner de recréer la culture pour un individu est un rêve béant. Les rites de veuvage sont un patrimoine collectif et ce n’est que collectivement, c’est-à-dire sur une base communautairement assurée qu’on peut les réinventer en articulant les éléments liés aux droits de l’homme et à la modernité avec les trajectoires cosmogoniques qui sont celles de nos sociétés. Ecovox : Affirmer qu’un individu ne peut pas modifier les rites de veuvage revient à reconnaître que ces rites disposent d’une force de signification sociale, d’aucuns diraient d’une grammaire symbolique qu’il faut déchiffrer. Quelles peuvent être les déclinaisons d’une telle grammaire ?
C. A : Dans la dramaturgie des rites de veuvage, les éléments en oeuvre expriment chacun quelque chose, qu’il s’agisse de la gestuelle, des attitudes, des paroles proférées, des lieux, des instruments, etc. La petite case de veuvage que l’on aménage à la hâte chez les Bamiléké par exemple symbolise la marginalité dans laquelle se trouve la veuve à un moment donné. Le bain qu’on lui impose participe de sa purification du moment qu’on estime qu’elle a été souillée par la mort de son époux. Le grand feu qu’elle doit enjamber constitue une épreuve et symbolise l’effort d’appropriation du deuil qu’elle doit faire. La sortie sur la place du marché annonce publiquement que la veuve est à prendre, qu’elle est libérée des obligations contractuelles avec son défunt mari. Plus généralement, le tamtam qu’on bat lors des cérémonies funéraires et même de certaines séquences du veuvage chez les Béti est une manière d’autodérision, voire d’auto flagellation : on se moque de soi, de son corps dont la précarité est évidente au vu des morts chaque jour enregistrés. Comme on le voit, les rites de veuvage fourmillent de symboles qu’il importe d’identifier et d’interpréter.
Ecovox : On constate que ce sont généralement les femmes qui souffrent des rites de veuvage. Qu’est-ce qui, sociologiquement, peut expliquer l’exemption des hommes des pratiques avilissantes des rites de veuvage ?
C. A : Nous vivons dans une société patriarcale dans laquelle la femme est généralement considérée comme le sexe faible. Non seulement elle est instrumentalisée dans les échanges matrimoniaux entre deux clans mais aussi elle doit quitter son clan pour aller rejoindre celui de son mari. Le caractère virilocal du ménage institue la posture dominante de la gent masculine. De là la reproduction sociale de la domination de la femme que l’on affuble du statut peu reluisant de cadet social et que l’on soumet aux pires formes de torture lorsque son mari décède. On l’accuse de l’avoir tué. A contrario, on n’accuse pas l’homme d’avoir tué sa femme. Si celle-ci meurt, c’est tout naturellement de maladie. Pire, le patriarcat a organisé les choses de telle manière que ce soit les femmes qui soient les bourreaux des femmes. Cela peut paraître cynique mais le patriarcat veut qu’à l’intérieur de la gent féminine il y ait une catégorisation, c’est-à-dire qu’il y ait des cadets sociaux. C’est pour se conformer à cette prescription paradoxale que des dominées cherchent à dominer d’autres dominées.
Ecovox : Alors, face à tout cet engrenage, quel avenir faut-il prédire aux rites de veuvage ?
C. A : Les rites de veuvage ne vont pas mourir. Ils vont se transformer. Nous en avons déjà les preuves sous nos yeux : des hommes d’Eglises, toutes confessions confondues apportent d’ores et déjà leur contribution à cette transformation. Le mouvement est lent mais il est profond. Le processus d’humanisation des rites de veuvage est en marche sous l’impulsion des forces sociales. En tant que manière de penser, porter, vivre, faire le deuil en reconstruisant l’harmonie brisée dans la famille et dans la société, les rites de veuvage ne doivent pas mourir. Ils doivent se réinventer, se réadapter et se réhumaniser.
Entretien mené au Campus de l’Université Catholique d’Afrique Centrale à Yaoundé le 24 septembre 2010 par Eugène Fonssi et Roger Kouam

