Avez-vous déjà entendu parler de paria ? Si oui dans quelles circonstances ?
Lorsqu’en 2001 après 5 mois de mariage, j’ai perdu ma première épouse enceinte de 4 mois, on m’a fait comprendre que ma femme étant morte dans cet état, je devenais un paria. Il fallait que j’aille me purifier.
Lorsque vous aviez appris que vous étiez paria, comment vous êtes-vous senti ?
C’est comme si le ciel me tombait sur la tête. En plus d’avoir perdu ma femme et mon bébé, je devenais un paria. Heureusement pour moi, ceux qui s’y connaissaient dans ce domaine sont venus à mon secours.
Comment avez-vous fait pour vous purifier ?
Juste après le décès de ma femme et après qu’on m’ait dit que je devais absolument me purifier, mes amis m’ont emmené en ville dans une voiture. Nous sommes entrés dans un bar. Puisque je n’avais pas le droit de boire de l’eau, ni de la bière encore moins le jus, ils ont pris chacun une bière et ont déposé un jus devant moi pour faire croire que moi aussi je buvais. Abattu par la mort de ma femme, j’avais l’air très fatigué, ce qui était très important pour la suite des évènements. Mes amis sont donc allés vers une femme qu’ils ont abordée pour moi. Ils lui ont dit que j’étais très fatigué et qu’en faisant l’amour avec moi elle m’aiderait à mieux me sentir. Elle a accepté et ils nous ont pris une chambre à l’auberge. Après avoir entretenu des rapports sexuels avec cette femme, je lui ai fait croire que j’allais aux toilettes. Je suis sorti tout nu et mes amis qui m’attendaient au couloir m’ont donné d’autres vêtements car j’avais laissé les miens dans la chambre. Nous sommes entrés dans la voiture et nous sommes partis.
Connaissiez-vous la fille et quel âge avait-elle environ?
Non, je ne la connaissais pas. Je pense qu’elle pouvait avoir dans les 25 ans par là.
Avez-vous eu vent de la réaction de cette femme après votre départ ?
Non, puisque une fois purifié, je ne pouvais plus retourner sur les lieux de mon forfait et étant victime de la mort de mon épouse, il fallait que je rentre à la maison commencer les lamentations.
Est-ce obligatoire d’avoir les rapports sexuels pour se purifier ? Et ces rapports sont-ils protégés ?
Je pense qu’on est obligé de passer par là. Pour ma part, je n’ai pas utilisé de préservatif car il fallait que ca se passe ainsi pour que la purification réussisse.
Si vous ne vous étiez pas purifié, quels auraient été les risques?
D’après la coutume, mon ventre aurait commencé à gonfler et ce devait être comme ça le début d’une maladie qui pouvait aller jusqu’à la mort.
Et si vous aviez bu de l’eau ?
La purification n’aurait pas été parfaite si tel avait été le cas.
Et vos proches, qu’ont-ils pensé de vous ? Comment ont-ils réagi ?
Je ne sais pas s’ils ont pensé quelque chose de moi. Toujours est-il qu’ils n’ont rien manifesté à mon égard. D’autant plus que ma femme étant morte à l’hôpital, il fallait absolument que j’aille me purifier avant de rentrer à la maison pour les lamentations. C’est de l’hôpital que mes amis m’ont pris pour m’emmener en ville et vous connaissez la suite.
Est-ce à dire que personne n’était au courant ?
Si, les personnes qui savaient que mon épouse était morte enceinte étaient au courant de ce que j’étais sur le point d’aller faire. Surtout que c’est à la tombée de la nuit que nous sommes rentrés.
Est-ce après la purification que vous vous êtes soumis à d’autres rites de veuvage ?
Oui, on a enterré ma femme deux jours après et il ne fallait toujours pas que je consomme certaines choses.
Quels étaient les autres rites ?
Il fallait trouver quelqu’un qui avait déjà aussi perdu sa femme pour qu’il m’initie avant que je mange. On a donc trouvé un papa qui est venu avec la kola. Il m’a donné à boire dans une calebasse. C’est après ces petits rites que j’ai eu le droit de manger. Ces rites ont duré trois jours. Il faut noter que je n’avais toujours pas le droit de manger n’importe quoi ni de faire n’importe quoi.
Quels étaient par exemple les interdits ?
Le principal interdit après la purification était de ne pas avoir de rapports sexuels avec une autre femme. L’autre interdit était que pour que je mange, il fallait que ce soit à l’initiative de mon parrain de veuvage. Et je ne pouvais manger que les aliments secs comme le plantain brûlé au charbon avec de l’huile rouge.
Croyez-vous à ce qu’on dit sur le paria ?
Je ne peux que le croire. Car, quand on parle de quelque chose, ça veut dire que ça existe. Et moi, paria? Jamais de la vie!
Si vous vous retrouvez dans la même situation, ferez-vous la même chose ?
Rien ne m’empêche de le refaire car il n’y a pas encore eu de preuve palpable que tous ces rites sont inutiles.
Quels sentiments avez-vous eu vis-à-vis de la femme sur laquelle vous vous êtes purifié ?
Un sentiment de désolation, je pense qu’elle a dû comprendre qu’elle avait été victime de paria et qu’elle-même devait aller à son tour se purifier. En fait la purification est une chaine.
Jusqu’où la chaine peut-elle aller ?
Je ne puis vous répondre car je ne sais pas moi-même. Peutêtre jusqu’à ce qu’une personne victime de ce phénomène meure sans avoir eu le temps de se purifier.
Propos recueillis par Mathieu FOKA et Roger KOUAM le 22 Octobre 2010 à Bafoussam
«Les rites de veuvage font partie de la tradition »
Comment devient-on marraine de veuvage dans votre village ?
Pour être marraine de veuvage ici à Bangangté, il faut être petite fille Bangangté. Par exemple à Bazou, il faut être "Tcheuhgah" ou "Taba".
Avez-vous déjà été marraine de veuvage ?
Oui, je l’ai été une fois. Mon beau-frère est décédé et sa
femme étant Bahoc, moi petite fille de ce village, on m’a
obligée à l’accompagner dans ses rites de veuvage, en tant
que petite fille de ce village.
Comment se sont passés les rites de veuvage ?
La femme est d’abord venue m’inviter à être sa marraine.
En venant, elle m’a apporté le pistache et des ignames
jaunes crues comme le veut la tradition. Ensuite nous
avons fixé un jour où on devait la faire asseoir. Le jour
venu, elle m’a payée et je l’ai épilée aux aisselles et au
pubis. On a ensuite écrasé le Kaolin avec lequel on l’a
ointe. Il fallait la faire asseoir avant le coucher du soleil.
Pendant qu’on la faisait asseoir, la famille préparait une
marmite de Kondré pourla fête. Il faut noter qu’avant de
la faire asseoir, on a tissé un panier dans lequel on a mis
des feuilles de bananier mortes, une calebasse, un plat et un verre en bois. On y a aussi mis un sac dans lequel on
devait déposer des choses qu’on voulait lui donner.
Chaque enfant de la famille, par ordre de naissance venu
lui rendre visite a été obligé d’y mettre quelque chose. Et
tout ce qui a été mis dans le panier m’est revenu puisque
je suis la seule de par la tradition à pouvoir le fouiller. Au
coucher du soleil, j’ai enfermé la veuve dans la maison et
j’étais la seule à la faire sortir le matin pour lui permettre
d’aller faire ses besoins.
Combien de jours durent les rites de veuvage ? Ca dépend du village. Mais ici à Bangangté, les rites durent neuf jours.
Est-ce que ces rites sont obligatoires et quelles sont les
conséquences encourues si une veuve refuse de s’y soumettre?
Les rites ne sont pas obligatoires et surtout ça dépend des
familles. Ils font partie des traditions. Ils sont faits pour
protéger les enfants. Ils n’ont aucun impact sur la vie de la
veuve mais beaucoup plus sur la vie des enfants. Pour ce
qui est de la veuve, elle s’y soumet pour dire à tout le
monde qu’elle n’est pour rien dans le décès de son mari.
C’est une forme de "kadi" qu’elle prend.
«On lave les veufs sous un bananier»
Comment se passent les rites de veuvage dans votre village pour les veufs ?
Deux personnes, à savoir un parrain et une marraine de préférence doivent être présentes. Ainsi, si l’une est indisponible, l’autre prend le relais parce que c’est une tâche ardue. Pour commencer, il faut trouver un panier dans lequel on met des fibres de raphia tissées par le parrain, on perce un trou dans la calebasse où on attache les fibres tissées. On y met aussi un petit coussin de feuilles de bananier mortes avec un morceau de bois de raphia. Ensuite, l’homme exige qu’on l’épile. On attache les cheveux et on les met aussi dans le panier. Ceci pour dire tout simplement qu’il vivait en harmonie avec sa conjointe. On y met aussi un plat et un verre en bois dans lesquels elle mangera et boira durant tous les rites de veuvage. Il faut noter que ce n’est que la marraine qui a le droit de lui donner à manger et de s’occuper de lui. On coupe les feuilles de bananier mortes sur lesquelles on le fait asseoir. Ensuite, il se déshabille et on lui attache un petit pagne autour des reins.
Y a-t-il une différence entre les rites de veuvage pratiqués par les femmes et ceux pratiqués par les hommes ?
La grande différence réside dans le fait qu’on lave le veuf sous un bananier alors que la femme est lavée à la rivière après les neuf jours. Qu’est-ce que vous exigez des veuves et des veufs que vous accompagnez dans les rites ?
Pour un départ, quand on te contacte, tu leur dis qu’ils vont payer ton temps. En plus du pistache et des ignames crues qu’on m’apporte, on s’entend sur le prix et si on tombe d’accord, on fixe une date. Il faut noter que pendant les rites, tout ce qui est mis dans le panier me revient de droit.
Y a-t-il des parrains ou des marraines qui ne vivent que de ça ?
Non, c’est impossible de ne vivre que de l’administration
de ces rites dans la mesure où il y a plusieurs petits fils et
petites filles dans le village susceptibles d’être parrains ou
marraines. Parmi eux, il y en a qui, durant toute leur vie,
ne sont pas contactés pour conduire des rites de veuvage.
FONDJA CHRISTINE, 62 ans, vit à Famgo, Bangangté, Marraine de veuvage
« Si la veuve est pour quelque chose dans le décès de son époux, le panier va rester entre ses jambes. »
Comment se passent les rites de veuvage à la rivière quand on lave la veuve ? Déjà avant d’arriver à la rivière, il y a une chanson qui accompagne la veuve. Pendant que la famille dit « Mon père est à toi ohhh » la veuve répond « Non moi ohhh je suis innocente oh » ainsi de suite jusqu’à la rivière. A la rivière, on déshabille la veuve. Elle se tient debout et elle écarte les jambes pour permettre qu’on dépose le panier. Si elle est innocente en ce qui concerne le décès de son mari, le panier va descendre et s’en aller sans problème. Mais si elle y est pour quelque chose, il va rester sur place entre ses jambes. On a eu un cas ici à Famgo où pendant qu’on lavait la veuve, le panier est parti mais est revenu par la suite et s’est retourné. On a interprété cela comme un message du mari qui disait que même si elle avait eu quelque chose à voir dans son décès, il fallait qu’on pardonne tout. Quand le panier part normalement, lorsqu’on rentre à la maison, on allume un grand feu pour réchauffer la veuve qui pendant 9 jours a enduré une quasi nudité.
Mme J.N., 52 ans, a requis l’anonymat
J’ai été agressée après le décès de mon mari
« J’ai été agressée lors du veuvage par ma belle famille et ceci dès l’annonce du décès de mon mari. J’ai été violentée. J’avais l’obligation de manger sans laver les mains et le plat, de dormir à même le sol sans couverture pendant une semaine. A la fin des rites de veuvage, j’ai été lavée et épilée jusqu’aux parties les plus intimes de mon corps par un homme. Et ensuite, on m’a imposé d’épouser le frère de mon mari. Quand j’ai refusé, on m’a chassée de la concession. »

