A de telles intérrogations, Jean-Jacques Rousseau a formulé depuis le 18è S une indépassable réponse, toujours actuelle : pour demeurer dominant, le plus fort se garde d’abuser de sa force et lui adjoint en revanche le secours des idéologies et du droit conçus et mis en place par et pour lui ; ainsi, dupe, le plus faible s’y soumet en croyant n’obéir qu’à luimême, et à une rationalité parfaitement objective et juste, ce qui du coup, oblitère toute tentation de révolte. On connaît en effet la thèse liminaire du troisième chapitre du livre premier significativement intitulé « Du Droit du plus fort », dans son ouvrage Du Contrat social : « Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir ».

Dans le rapport de domination des hommes aux femmes, c’est à une telle ruse qu’on a affaire, les méthodes de sujétion étant, pour l’essentiel, les mêmes, sous toutes les latitudes, seules variant ce qui, en elles, est inessentiel. Le fin du fin cependant consiste, pour le dominant, à s’effacer, à gommer sa présence physique, de sorte à faire accroire à quelque libre jeu de forces entièrement naturelles, ou mieux encore, surnaturelles, contre lesquelles nulle révolte n’est envisageable, seule étant raisonnablement possible la résignation prostrée. Mais comme l’oppression, ainsi que l’a fort bien établi la philosophe Simone de Beauvoir, suppose une conscience qui en opprime une autre, ni la nature, ni même la surnature, qui n’ont une telle conscience, n’oppriment, faute de pouvoir former un projet d’oppression. Seul donc un être humain pouvant en opprimer un autre, la ruse des hommes consistera, une fois leur retrait physique accompli, à faire jouer à certaines femmes contre d’autres le rôle qu’en fait ils assument invariablement contre toutes. Exactement comme le néocolonialisme consiste à faire du colonialisme, dans un contexte différent, par nègres colonisés interposés, sortes de féaux aux ordres, tenant lieu de fusibles protégeant les maîtres réels mais éloignés du courroux de ceux qu’ils exploitent, dominent, oppriment de plus belle, en prenant désormais eux-mêmes le moins de risque possible pour leur corps et leurs intérêts. Exactement comme l’esclavagiste interposait toujours entre lui-même et ses esclaves des champs, une cohorte d’autres esclaves qu’on a appelés des oncles Tom, acquis au principe et à la pratique de l’esclavage du moment qu’ils n’en subissent plus guère les affres, et peuvent au contraire les infliger à d’autres de leur espèce qui ne jouissent pas des faveurs de leurs maîtres communs. 

En changeant ce qui doit l’être, c’est à une situation semblable qu’on a affaire lorsque toutes sortes de sévices sont infligés aux femmes par d’autres femmes dans un monde hyper masculinisé où les conduites en général sont régies par des principes, des règles, des lois, en somme un Droit conçu par les mâles, à leur propre avantage, mais à l’usage des femmes, toutes les femmes. 

Tout le problème est de comprendre comment, concrètement, dans ce cas d’espèce, s’explique le paradoxe qui fait de la victime la victimaire, des femmes leurs propres ennemies par procuration. 

Traditions, figures du Destin

D’où vient-il donc que des femmes, pourtant douloureusement expérimentées elles-mêmes, acquiescent aux rites de veuvage, en défendent le principe, en assurent la pratique, contre d’autres femmes, ainsi du moins qu’il peut nous apparaître à nous autres qui les observons de l’extérieur, et s’y emploient de la sorte en toute bonne foi ? C’est aller vite en besogne qu’imputer d’office à malveillance et calcul leur conduite, si même ces mobiles, comme hypothèses, ne sont pas à exclure a priori non plus.

Les rituels de veuvage sont indexés sur des modes d’organisation sociale, de fonctionnement culturel, de pratique familiale, sur des institutions qui, en apparence, échappent à la politique faite au quotidien, au coup par coup, et de ce fait, au pouvoir actuel des êtres humains. Ainsi ces rituels sont-ils si anciens qu’ils en paraissent éternels. A leur sujet, tout ce qui se dit couramment c’est qu’ils ont toujours existé, et jouissent de l’onction des ancêtres, d’ordinaire forcément crédités de sagesse. L’emprise des traditions ainsi entendues sur les esprits est telle que les rituels de veuvage, parce qu’ils en font partie, font corps avec une forme subtile d’oppression psychologique dont la famille, avec sa structure patriarcale, et son fonctionnement régenté par le mâle, offre la source et le cadre.

C’est certes aux hommes que toute tradition doit sa pesante et drastique autorité, du moins le bon sens nous l’enseignet- il. Toutefois, ce lien dévoilé par le bon sens, ce lien de cette horrible chose à la domination masculine, dans l’expérience, se trouve masqué dès lors que le rituel se déroule entre femmes qui apparaissent ainsi comme d’innocentes médiations de l’expression d’une Tradition elle-même devenue une sorte de protagoniste impersonnel de l’histoire pratique, du moins en apparence.

La Tradition acquiert ainsi le statut d’un Destin qui échapperait au pouvoir des êtres humains, contre le cours duquel nul jamais ne saurait, ni ne pourrait rien quoi qu’il fasse. Mais comment en arrive-t-on à cette « conviction » ? La vérité, dans cette avilissante affaire est que, bien plus que sous leur regard, vivant en fait sous la férule des hommes, les femmes ont fini par se voir comme ils les voient, eux. Elles ont ainsi intériorisé l’essentiel des paradigmes masculins à leur propre égard, elles les ont reçus sans critique, de sorte à les faire leurs, de sorte à en faire leur propre bien simplement emprunté à quelque culture commune.

Conditionnements

Initié pour ainsi dire dès le berceau, poursuivi dans le moule familial débonnaire d’apparence, le conditionnement de la fillette, de l’adolescente, puis de la jeune femme se poursuit d’autant plus allégrement que le mariage précoce, à onze ans seulement dans le grand Nord par exemple, crée chez la fillette un énorme déficit d’instruction, donc d’esprit critique, et la livre en aveugle à son « Destin » tout tracé comme on l’imagine, dans les Ecritures saintes déjà, dans la tête et les conduites actuelles des hommes, et par suite dans sa propre pratique.

Il y a au coeur de la soumission au rituel du veuvage un sexisme si ancré dans les esprits et les moeurs qu’il finit par sembler naturel aux yeux des femmes elles-mêmes. Conspire à la reproduction indéfinie de ce paradoxe une coercition subtile que chaque femme s’applique d’autant plus aisément qu’elle croit, ce faisant, ne suivre que sa propre pente naturelle, ne se conformer qu’à quelque prescription implicite contenue dans la nature même des choses, et du reste habilement mise au jour de sa conscience, de loin en loin, par la chaîne des influences qui la façonneront du berceau à la tombe : le père, le fiancé, le mari, les ancêtres mâles, la société, les institutions religieuses diverses, et même certains hommes de culture dont le renom s’acoquinera avec le sexisme et la misogynie les plus révoltants, en s’accommodant de quelque arsenal de préventions anti féminines et anti sexuelles désinvoltes qui ont pour effet de cadenasser les esprits, ceux des hommes déjà, mais ceux des femmes notamment, de sorte à leur barrer l’accès à la conscience aiguë et positionnelle d’un ordre autre que celui qui, établi, les accable.

Philosophie de base

Ainsi coincée entre des images d’elle-même forgées sans elle et donc contre elle, la veuve soumise au rituel fonctionne d’après une philosophie implicite qui postule qu’elle est vouée à son homme, vif ou mort, et à défaut, à l’un quelconque des siens ; elle n’aurait nullement à vivre sa propre vie : seulement selon le schéma conçu à son usage par les hommes ; enfermée dans son corps autant que dans son foyer elle ne verrait son existence justifiée que si couronnée par sa fonction reproductrice qu’elle accomplit en devenant, à nouveau, objet pour l’héritier, son nouveau propriétaire, pas moins sexiste, ni moins misogyne que le précédent.

La philosophie de base, ou si l’on préfère, le credo minimum du rituel de veuvage se résume de la sorte : la femme ne s’appartient pas, elle n’a pas même à se préoccuper de s’appartenir, c’est-à-dire de constituer à ses propres yeux un centre autonome de décision, elle n’a pas à s’affairer à ses propres intérêts qu’elle n’a même pas à avoir du moment qu’il suffirait amplement qu’elle se dévoue en faveur de ceux de son homme. La dépersonnalisation est donc son lot naturel. La signification profonde du rite de veuvage est la poursuite du procès de minorisation de la femme entamé dès le berceau : la femme ne serait qu’une grande enfant, une mineure qu’il faudrait embrigader, morigéner, protéger contre elle-même le cas échéant.

Misogynie à l’envers

Pourquoi donc les femmes s’appliquent-elles ellesmêmes le rituel de veuvage ? Fondamentalement, ce qui leur manque ? Le facteur conscient : dépendantes, elles ne se savent pas telles. Et se croient même libres. Elles n’ignorent pas seulement leur pouvoir, celui par exemple du nombre, elles ignorent qu’elles l’ignorent.

Aussi vivent-elles leur dépendance commune dans l’anomie, l’absence d’organisation, et donc de toute nécessité, la faiblesse partagée, vécue telle une seconde nature. Il en résulte qu’elles n’entrevoient nulle perspective, faute déjà d’en pouvoir imaginer seulement.

Accablées et soumises en conséquence, les femmes auxquelles s’imposent les rituels de veuvage sont surtout désunies, car inorganisées. Cela fait de chacune d’elle un objet aisé à manipuler, et que manipulent son mari, ses beaux frères, ses belles soeurs, à l’envi, sans essuyer de grief, pas même des lois, ou si peu, si mollement, et pour cause, elles sont l’expression de la volonté masculine dominante, blottie à l’ombre tutélaire de la Tradition, de son Autorité ritualisée dans les moeurs, les coutumes.

Ce qui donc fait que les femmes s’appliquent à ellesmêmes, entre elles, des mortifications que les hommes euxmêmes n’osent leur infliger en personne ? Au-delà de la peur des représailles qu’elles subiraient en s’insurgeant là-contre, par delà les intérêts sordides oscillant entre prépotence, prestige, et possessions matérielles et pécuniaires, il y a aussi, et c’est un paradoxe supplémentaire, l’amour du victimaire : la femme qui se soumet au rituel avilissant du veuvage entend marquer son attachement affectif à son défunt conjoint, prouver aux yeux de sa communauté qu’elle n’est pour rien dans sa disparition dont le tragique, au demeurant, l’affecte, ainsi qu’en témoignent ces épreuves auxquelles elle se plie, de bonne grâce, du moins en principe. Au vrai, moins que l’amour proprement dit, c’est la volonté de marquer sa loyauté envers la communauté, singulièrement celle des mâles. Quoi qu’il en soit, cette propension à la loyauté, cet amour et cette peur se conjuguent pour épargner à la femme victime du rituel de veuvage la répression qui, venant à s’abattre sur elle, prendrait pour objet son esprit frondeur, son refus de se satisfaire du rôle et de la place auxquels la société, masculine en son essence, entend la confiner. C’est cette inclination à s’insurger contre l’ordre établi que la Tradition, médiée par d’autres femmes, punit, dans une sorte de misogynie à l’envers, où une fois acquises aux paradigmes masculins, des femmes font sur d’autres femmes, ce que l’homme fait sur elles toutes, se servant des unes en l’occurrence, comme de ses bras séculiers.

On peut de la sorte reconnaître que le point nodal et conflictuel du rapport hommes-femmes, même médié par d’autres femmes est bien la question du pouvoir : qui va exercer la puissance, sinon l’autorité, et à défaut la direction ? A une telle question le rituel de veuvage répond implicitement par la féminisation ostensible de l’exécution des ordres cachés d’un pouvoir fondamentalement mâle qui se décharge sur d’autres de ses tâches subalternes. Les stéréotypes masculins ont la peau dure, et s’insinuent jusque dans les lieux, les êtres et les pratiques les plus insoupçonnables ; ici, en l’espèce, les femmes pour en martyriser d’autres, mais en d’autres circonstances, c’est dans ce qui passe pour être le fleuron incontesté de la politesse de l’homme envers la femme, la galanterie, qu’on verrait s’épanouir ces stéréotypes pervers : forme détournée de la domination sexiste, la galanterie, en effet, suppose le rapport à la femme comme objet dont il convient de prendre soin, qu’il faut ménager, protéger même, mais on ferait de même pour les enfants, qu’on ne place pas de plain pied avec soi-même, et il en va ainsi de cet objet qu’est, dans la galanterie, la femme que le mâle ne met pas sur un pied d’égalité avec lui-même.