En matière de veuvage, l’opinion se pose de nombreuses questions. Mais les réponses sont généralement alambiquées pour ne pas dire fausses. Cela ne veut pas dire que ceux ou celles à qui ces questions sont posées n’en connaissent pas les vraies réponses. Pour protéger leurs intérêts ou sacrifier à une tradition fumeuse, ils se réfugient dans des déclarations évasives dont la solidité ne peut en aucun cas résister à l’examen critique.
Question aux marraines de veuvage : pourquoi faites-vous subir tant de violence aux femmes lors des rites de veuvage ? Réponse souvent entendue : c’est pour leur bien. Faux, car aucune personne disposant de tous ses sens ne souhaiterait être torturée. Eprouver du plaisir dans la douleur relève du pathologique et ne saurait être une règle commune dans notre société. Les masochistes et les sadomasochistes ne courent pas les rues ici et pas surtout dans les rangs de personnes déjà fragilisées par la perte de leur moitié. On aurait envie de se marrer devant ces marraines s’il ne s’agissait pas d’une question grave qui touche à la dignité et aux droits de la personne humaine.
Question aux veuves : pourquoi acceptez-vous de vous soumettre à la violence des rites de veuvage ? Réponses multiformes : c’est pour éviter la malédiction ; c’est pour que nos pieds ne gonflent pas ; c’est pour protéger nos enfants ; c’est pour que la belle famille et la société ne nous désavouent pas. Devant cette profusion de réponses aussi cocasses que déroutantes, on est tenté de se demander si à la perte de leurs conjoints les veuves n’en ont pas ajouté une autre, celle de leur raison car y a-t-il un lien de cause à effet entre le décès de l’époux et la malédiction, le gonflement des pieds, la sécurité des enfants et le regard de la société ? A supposer même que dans le cercle restreint de la famille il y ait quelques traditionalistes retors pour penser que la veuve doit subir la violence pour montrer le degré d’amour qui l’unissait à son époux, cette exception mérite-t-elle d’être érigée en règle ? A-t-on sous la main des cas avérés de malédiction, de maladie et de maltraitance d’enfants du fait de la non observation des pires formes de traitements infligés aux femmes au cours des rites de veuvage ?
Question aux Chefs Traditionnels : pourquoi les veuves sont-elles humiliées, violentées et même torturées dans le processus des rites de veuvage dans vos villages ? Réponse pour se donner bonne conscience : c’est la tradition, nos ancêtres ont toujours fait comme ça. L’embêtant dans cette réponse, c’est qu’elle renvoie à quelque chose dont le locuteur et l’interlocuteur n’ont pas la même compréhension : la tradition. Qu’est-ce que la tradition dans un contexte d’oralité ? A supposer que l’un et l’autre en aient une idée, il est difficile que les deux s’entendent sur ce que cela veut dire. De plus, le postulat de la répétitivité contenu dans le deuxième volet de la réponse ne constitue pas un argument à prendre au sérieux, aucune société n’étant figée : les groupements humains quels qu’ils soient, sont traversés, comme nous l’enseigne le sociologue Georges Balandier, par une double dynamique, notamment la dynamique du dedans et la dynamique du dehors. Et même s’il fallait admettre qu’à un certain moment de notre histoire, nos ancêtres ont pu faire telle ou telle chose, y compris des choses aberrantes, cela ne nous absoudrait pas du péché de reconduire les mêmes erreurs et les mêmes inepties. Ce qu’on faisait il y a cent ans dans un domaine précis, on ne le fait plus aujourd’hui de la même manière. Les temps changent, les moeurs et les manières aussi.
Question aux veufs : pourquoi les rites administrés aux veufs sont-ils si légers et à la limite même agréables ? Réponse : on ne peut pas mettre l’homme et la femme sur le même pied d’égalité. Une telle réponse ne surprendrait que ceux qui refusent de comprendre que notre société est fondamentalement machiste. Postuler que la femme est inférieure à l’homme et en inférer que du fait de cette inégalité, elle mérite des traitements dégradants, voilà deux postures inacceptables du point de vue éthique. Tant que leur suprématie sur le sexe dit faible est maintenue, que les avantages prévus par la réglementation en vigueur ne sont pas abolis, les veufs n’auront aucune raison de se plaindre. Au contraire, ils auront intérêt à ce que le statu quo soit observé ad vitam aeternam.
Dans le jeu feutré que se livrent les acteurs et les victimes des rites de veuvage, les premiers cachent leurs vraies motivations. Les marraines de veuvage ne diront jamais que les pratiques de veuvage sont pour elles un fonds de commerce. Les veufs n’admettront jamais qu’à travers la violence des rites de veuvage, ce sont les privilèges des mâles dans la société prise dans son ensemble qui sont renforcés. Les chefs traditionnels quant à eux savent mieux que quiconque qu’une révolution dans une pratique sociale donnée peut comporter des effets boomerang. D’où sans doute leur sage lenteur dans la marche vers la transformation de nos us et coutumes. Quant aux victimes, elles ont tellement intériorisé l’habitude du malheur qu’elles n’arrivent pas à s’en distancier pour comprendre que ce qui leur arrive n’est que le résultat d’une violence symbolique savamment construite au fil des ans par un système patriarcal barbare. La vraie réponse à la violence des rites de veuvage, c’est en définitive la déconstruction de ce système. Hors de là, les vraies questions n’arrêteront pas d’alimenter les fausses réponses et le cercle vicieux ne se transformera jamais en cercle vertueux ; la dénonciation de la violence inscrite au coeur des rites de veuvage ne suffira pas à l’éradiquer et l’avènement de la justice et de la paix que nous appelons de tous nos voeux restera un rêve impossible. Si les vraies questions et les fausses réponses continuent de faire bon ménage, nous aurons encore à déplorer les tribulations des veuves, l’hypocrisie des marraines, les velléités de modification de l’agir rituel affichées par des chefs traditionnels, le confort suspect des veufs et le silence jubilatoire de tous ceux-là qui, sans autre forme de procès, héritent des épouses de leurs défunts frères.

